À bord du train pour le Tibet

8 mai, 20 heures : nous voici prêts à monter dans le train mythique qui nous mènera au toit du monde. Les Roucouldoux embarquent pour leur plus long trajet depuis le début de leur aventure : 44 heures de transport !


Munis de notre visa chinois et de nos permis Tibet, nous arrivons tout excités à la gare du nord de Chengdu. Mais pour comprendre notre état fébrile, il faut remonter dans le temps… Ce voyage en train pour Lhassa, M. Roucouldoux y pensait depuis ses études à Hong Kong (en 2008) et voilà que nous étions sur le point de passer du rêve à la réalité. Après avoir si longtemps espéré un tel voyage, il nous paraissait impossible de prendre l’avion (trop rapide et ne laissant pas la possibilité d’apprécier le paysage), et la perspective de prolonger encore de quelques heures notre arrivée au Tibet avait un côté plaisant. Revenons maintenant à nos moutons : l’affluence est forte sur le parvis de la gare et nous profitons d’être en avance pour faire quelques emplettes avant de monter dans le train. Le temps de trouver le bon quai et la voiture au milieu de la cohue, nous présentons aux contrôleurs nos papiers avec une légère appréhension : ça y est, nous pouvons prendre place dans nos deux cabines (nous ne sommes pas côte à côte, mais ce n’est qu’un petit détail) et attendre avec impatience le départ !

Nous découvrons avec plaisir le wagon que nous partagerons avec trois autres Chinois qui se rendent aussi au Tibet. La classe « soft sleeper » dépasse largement nos critères de confort, après avoir traversé le Vietnam dans un bus pour sardines pendant plus de 24 heures mal assis… Petite couchette moelleuse, oreiller et couette, compartiment pour ranger nos sacs à dos, télévision individuelle avec un excellent film de bataille sur la dynastie Ming (ou Tang), réserve d’oxygène pour se shooter en cas de besoin et le luxe ultime : de l’eau chaude à volonté pour siroter son thé ou manger un bol de nouilles (on n’est pas en Chine pour rien). Bref, un cadre fort sympathique pour passer deux jours dans notre « chambre roulante ». En nous asseyant sur la banquette, nous prenons conscience de notre chance et échangeons un sourire complice.  Après 9 mois et demi de voyage, on ne se lasse pas de s’émerveiller et d’apprécier chaque moment vécu. Un mouvement du wagon nous sort de nos rêveries : nous venons de quitter la gare sans même nous en apercevoir. Nous fêtons ce départ en prenant un petit apéro, tandis que les lumières de Chengdu défilent lentement sous nos yeux.

Maintenant que nous sommes bien installés dans notre wagon, nous décidons de partir explorer le reste du train. Fontaine à eau, grands lavabos avec miroirs, toilettes à l’européenne et à la turque (on devrait d’ailleurs plutôt dire « à la chinoise » car on n’a jamais vu ce type de toilettes en Turquie, mais partout en Chine), voiture restaurant avec de vrais chefs en toque, charriots proposant boissons, fruits et friandises chinoises bizarres, couloir remplis de prises et de strapontins pour que les passagers puissent regarder le paysage, tout en rechargeant leur téléphone, etc. On se sent rapidement à l’aise dans cet environnement, même s’il est confiné. Le temps de faire cuire notre repas gastronomique (des nouilles instantanées), nous rentrons nous calfeutrer au chaud dans nos cocons douillets et la liseuse ne tardera pas à nous tomber des mains…


Le lendemain matin, Mme R., réveillée par les discussions de ses voisins, vient gratter à la porte du compartiment attenant et découvre M. R. encore profondément endormi, masque et boules Quies en prime. Visiblement la nuit n’aura pas été difficile… Nous prenons notre petit-déjeuner en admirant le paysage qui a bien changé depuis la veille. Nous traversons désormais la région de Xining, remplie de vergers et de champs de serre. Ça et là, des hommes s’affairent à labourer la terre ou regarder l’état de leurs arbres. Leurs habitations basses contrastent fortement avec les gratte-ciels que nous voyions encore la veille. Il y a un côté magique à rester assis et regarder passer le paysage : le temps semble s’égrener plus lentement à l’intérieur, comme si l’on vivait au ralenti dans une bulle, tandis qu’au dehors la vie continue à son rythme habituel. Mme R. s’amuse aussi à observer les gens qui patientent dans le couloir et occupent leur attente de multiples façons. Une dame reste assise à contempler l’extérieur, un thermos de thé vert à la main, un papi fait sa vie en pyjama, un couple est en pleine discussion, des enfants jouent à faire la course entre les cabines, quelques-uns font des exercices pour s’étirer, un jeune est suspendu à son téléphone car on capte enfin un peu de réseau à l’approche de la prochaine gare, d’autres encore grillent une cigarette entre deux wagons. M. R. part quant à lui plus loin à la découverte des wagons de classe inférieure, et cette fois le côté bien rangé et plutôt calme de notre wagon laisse place à la bérézina. Tous les passagers sont assis les uns sur les autres dans des coursives, à conserver précieusement chacun son centimètre carré d’espace, entre les vendeurs ambulants qui proposent même des lunettes de soleil entre deux pattes de poulet !

Nous décidons pour ce midi de tester le wagon restaurant (autrement plus appétissant que nos repas lyophilisés). C’est l’occasion de confirmer un constat que nous avions déjà fait depuis notre arrivée en Chine : les Chinois adorent avoir des tables gargantuesques et commandent souvent une ribambelle de plats même s’ils ne sont pas forcément nombreux. Lorsque nous passons notre commande auprès de la serveuse, celle-ci s’étonne de notre choix (un plat à partager avec deux bols de riz) et nous demande plusieurs fois si nous ne voulons pas rajouter un autre plat, de peur que nous ne mourrions de faim. Repus, nous retournons un peu plus tard dans notre cabine, et en profitons pour faire un brin de causette avec nos voisins. L’une d’entre eux parle anglais et sert d’interprète à ses deux compagnons. Nous lui expliquons notre voyage et celle-ci tombe des nues en apprenant que nous prenons 11 mois de congé pour parcourir le monde. « En Chine, ce serait impossible » nous rétorque-t-elle. Elle nous propose alors des médicaments à base de taurine et de diverses plantes pour lutter contre le mal de l’altitude, que nous refusons poliment. Après l’altiplano en Amérique du Sud et le trek au Népal, nous ne redoutons plus les effets de l’altitude à notre arrivée à Lhassa. Les Chinois en revanche semblent très craintifs par rapport à ces symptômes et se dopent dès qu’ils le peuvent. Ils n’attendront pas bien longtemps avant de commencer à tirer sur la réserve d’oxygène disponible dans chaque cabine. Nous passons le reste de l’après-midi à dessiner, lire, faire la sieste et regarder dehors. Il n’y a finalement pas grand-chose d’autre à faire dans le train, mais c’est aussi un moment où l’on prend le temps de se poser et d’apprécier de ne pas avoir à courir.


Plus que quelques heures avant notre arrivée en gare. Cette fois, nous sommes vraiment rentrés dans l’univers qui fait fantasmer un voyageur préparant son séjour au Tibet. Depuis le lever du soleil, le train traverse d’immenses steppes arides où paissent paisiblement des troupeaux de yacks. De temps en temps, on remarque un lac aux eaux bleutées et des congères de glace qui nous rappellent que nous prenons de l’altitude. La terre dévoile des tons ocre ou bruns qui font encore mieux ressortir le bleu éclatant du ciel. Enfin un vrai ciel bleu dégagé ! Nos 15 premiers jours en Chine nous avaient plus habitués à un ciel d’un blanc laiteux virant parfois au gris plus foncé. À force de regarder ces plaines et ces volcans enneigés, nous nous retrouvons projetés au début de notre périple : on se croirait un peu en Bolivie, aux confins du Sud Lipez (à condition qu’on remplace les yacks par les lamas). Les aires désertiques finissent par laisser place aux périphéries de la ville, et nous savons que nous arrivons à Lhassa. À peine descendus du train, nous sommes emmenés avec d’autres touristes dans un bâtiment spécial entouré par la police pour vérifier notre situation (passeports et permis en règle). Interdiction formelle pour M. R. de prendre une quelconque photo des forces de l’ordre ou des postes de contrôle, qui sont partout. Il devra se contenter du patrimoine historique et des beaux paysages… Qu’à cela ne tienne, c’est pour cela que nous avons fait le déplacement !


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