Happy Holi

Dire que nous ne voulions pas manquer Holi serait un faible mot. Tout l’itinéraire de notre tour du monde avait été calculé pour être le 17 mars dans le nord de l’Inde et assister à l’effervescence de la fête des couleurs. Nous n’avons pas été déçus.


Holi, plus connu chez nous sous le nom de « fête des couleurs » ou « fête de l’amour », est l’un des festivals les plus fêtés en Inde. Célébré aux alentours de la mi-mars selon le calendrier lunaire, Holi est davantage fêté dans le nord du pays et tout particulièrement dans la région de Mathura, berceau du culte de Krishna. Notre choix s’est donc arrêté sur la ville la plus sacrée d’Inde : Vrindavan, où les textes hindous racontent que le dieu à la peau bleue aurait passé son enfance.

Hare Krishna

Pour comprendre l’importance de cet événement et en décrypter les codes, un petit peu d’histoire s’impose, avec d’un côté la beauté de la légende et de l’autre le pragmatisme de la rumeur.

Selon la mythologie hindoue, Krishna se serait un jour plaint à sa mère de sa couleur de peau bleue, différente de celle de son épouse Radha. Sa mère, lassée par ses plaintes continuelles, lui suggéra de jeter de la poudre de couleur sur Radha (le « gulal »), afin qu’il n’y ait plus de distinction entre les époux. Armé de sa poudre et accompagné de ses amis, Krishna se mit donc en tête d’asperger d’eau colorée Radha et ses compagnes. Celle-ci répliqua à l’attaque avec force coups de bâton et des seaux d’eau. Aujourd’hui, les gens s’aspergent d’eau et de couleurs dans l’allégresse, et cet acte symbolise un rite de purification et de bénédiction.

Une autre version, plus terre-à-terre et racontée par notre hôte, associe Holi à la caste la plus inférieure, celle des « travailleurs » et des « nettoyeurs ». Les 4 castes qui répartissent la société indienne auraient chacune un festival associé ; Holi aurait été inventé pour resserrer les liens sociaux entre elles et pousser la dernière caste la plus pauvre à l’occasion de cette fête à faire « peau neuve ». En se recouvrant de couleurs, les personnes effacent leur différence sociale et sont obligées de se laver et de se changer pour défiler dans les rues. La caste des Shudras aurait donc l’occasion de se purifier et de revêtir de nouveaux vêtements pour l’année, avant d’aller rendre visite aux proches et de s’échanger des présents.

Les préparatifs

Si M. Roucouldoux avait en tête de fêter Holi en Inde (et advienne que pourra), Mme R. s’inquiétait davantage de se retrouver seule avec son homme au milieu d’une foule déchaînée (et autant dire que les récits sur les forums font peur). Cette perspective ne l’intéressant guère, elle décida coûte que coûte de trouver un contact sur place avec qui partager les réjouissances. À force de recherches sur Couchsurfing concentrées sur la région de Mathura où le couple avait prévu d’aller, Mme R. finit par dénicher le profil visiblement très positif et sérieux de Vipul Sharma, habitant à Vrindavan. « Regarde, il a plein de références et d’autres gens ont déjà fêté Holi avec lui sans aucun problème. Je te préviens juste, il est un peu jeune ». « Quel âge ? Si c’est sous les 25, ne m’en parle pas. » « Bon, ok, 21 ans mais quand même ça vaut le coup d’essayer ! » Et après quelques échanges fructueux sur Internet, nous programmons notre itinéraire pour rejoindre Vipul la veille de Holi dans sa ville. Les premiers instants ne trompent jamais : nous savons que nous avons choisi LA bonne personne et que nous avons vivre une expérience incroyable grâce à lui. Très vite, Vipul nous introduit dans son cercle d’amis proches et tout le monde se réjouit de nous voir. Nous faisons aussi la connaissance d’autres touristes venus des 4 coins du monde pour l’occasion : les Danoises Sissel et Freja, le Cantonnais Ou et le couple français Romain et Priscilla. Vipul nous explique comment se passera la journée du 17 mars et en véritable chef d’orchestre, il distribue les rôles à chacun d’entre nous et à ses amis, qui seront nos gardes du corps durant tout notre séjour.

Si Holi est un événement photogénique, il met néanmoins à mal peau, cheveux, vêtements, appareil photo, chaussures, lunettes, et bien d’autres… Rien n’est épargné par les poudres de couleur qui laissent des taches tenaces. Nous avions donc prévu le coup en achetant pour trois fois rien des vêtements qui finiraient à la poubelle, ainsi que force scotch et sac plastique pour protéger le précieux matériel de M. R (il aura fallu une bonne heure pour trouver comment faire l’emballage le plus résistant possible, et quatre mains n’étaient pas de trop pour ce travail de fourmi). Mais qu’en était-il de notre propre corps, pour éviter d’être couleur schtroumf même une semaine après ? À chaque problème sa solution : Vipul nous avait préparé une pâte d’argile (après toute une nuit de macération dans notre évier), et il ne nous restait plus le matin-même qu’à recouvrir les parties exposées aux éventuelles projections de couleurs de ce soin corporel fait maison. Nous pensions déjà être bien sales en recouvrant nos corps de boue… c’était sans compter sur la suite du programme !

Au cœur de l’action

10 heures du matin : nous voici prêts à nous mêler à la foule en délire dans les rues de Vrindavan. Vue du toit de notre guesthouse, la ville a l’air encore plutôt calme, mais gare à l’eau qui dort… Il paraît qu’entre 11 heures et 14 heures, les rues deviennent méconnaissables. Nous descendons encadrés par nos amis dans notre ruelle et croisons un premier groupe comprenant visiblement une famille, qui nous dépose gentiment sur les joues les premières couleurs de Holi. Le baptême est fait ! En avançant progressivement dans les ruelles, un brouhaha gronde de plus en plus fort à nos oreilles. Nous ne parvenons plus à faire la distinction entre les cris des singes qui courent sur les toits et les chants traditionnels célébrant Krishna… Nous ne sommes plus qu’à quelques mètres de l’artère principale. Pas le temps de savoir ce qui nous arrive lorsque nous nous y engouffrons : une marée humaine colorée nous transporte et nous recevons de la poudre de couleurs (littéralement de la poussière) de partout, sans compter les seaux d’eau qui nous tombent des terrasses en hauteur. En 30 secondes, Mme R. ainsi que les autres filles du groupe sont prises pour cibles favorites et ne voient plus rien (tous les garçons voulant leur peinturlurer la figure), avec pour seul gardien leur cordon de sécurité qui les protège et les fait avancer. On se croirait dans une guérilla urbaine, tant l’excitation et la ferveur sont à leur comble. Une opération commando est rapidement organisée par Vipul et la bande pour bifurquer dans une ruelle adjacente et trouver un endroit plus à l’abri, afin de se débarbouiller et de reprendre son souffle. Le temps d’avaler un peu d’eau pour les plus sages ou un bang lassi (à base de marijuana, mais « ce n’est pas de la drogue, c’est 100 % naturel ! ») pour les amateurs, nous repartons à l’assaut pour essayer de sortir des rues les plus fréquentées. La tâche est difficile tant la pression de la rue est forte, et nous perdons d’ailleurs deux membres du groupe au détour d’une rue.

Une fois sortis du centre, l’atmosphère se fait plus agréable et plus respirable. Nous continuons de croiser régulièrement des groupes de jeunes prenant un malin plaisir à nous arroser avec des jus de toutes les couleurs (en particulier quand nos vêtements viennent juste de sécher) et nous remettre une couche de poudre (comme s’il n’y en avait pas assez), mais on sent qu’il s’agit d’un esprit bon enfant, sans animosité. Nos amis continuent d’ailleurs à désamorcer autant que possible les charges de nos assaillants, signalant entre autres que M. R. a un appareil photo qu’il ne faut surtout pas mouiller (bon, Mme R. n’en ayant pas, c’est elle qui prendra toute la flotte sur elle une fois le dos tourné). La pause autour d’un chai aura le mérite de nous réchauffer et de constater les dégâts : nous nous sommes transformés en toiles de peinture abstraite, avec des mélanges de teintes plus ou moins réussis (M. R. ne s’est d’ailleurs même pas reconnu sur les photos tant la métamorphose était bluffante). Nous finirons notre parcours par un bain salutaire dans le fleuve Yamuna jouxtant la ville. Après le passage dans les rues tumultueuses de Holi, les badauds se retrouvent sur la berge sablonneuse pour faire trempette et se décrasser, accomplissant aussi un rite de purification. Autrement dit, une fois que vous êtes sortis de l’eau, plus personne n’a le droit de vous jeter de la poudre (du moins, c’est ce qu’on nous a expliqué). Il est plus de 15 heures : nous rentrons, non contents de mériter enfin un peu de repos après cette expérience des plus intenses.

Lorsque nous ressortons en fin d’après-midi, fraîchement lavés (il reste tout de même des parties du corps un peu colorées, notamment un beau vernis rose sur les pieds de M. R.), Vrindavan n’a plus du tout le même visage. Les ruelles ont commencé à être nettoyées, les magasins reprennent leur activité et tous les passants circulent heureux comme si de rien n’était. Nous découvrons une autre partie de la ville et au détour d’une ruelle, nous assistons à un drôle de spectacle : des femmes, le visage voilé de leur sari rouge flamboyant et armées de bâtons, frappent avec hystérie des hommes qui se protègent et les interpellent en même temps. C’est un autre rite de Holi qui est célébré ici et la fête bat encore son plein. Nous avançons tant bien que mal en évitant les coups perdus, et aboutissons au Ishkon Temple tout illuminé pour l’occasion. À l’intérieur résonnent les chants de prière adressés à Krishna et Rama : nous sommes pénétrés par l’atmosphère de liesse et de ferveur qui habite ce lieu et garderons longtemps en tête la mélodie des mantras récités par la foule. Cette folle journée s’achèvera par un excellent repas dans la famille de Vipul, qui aura été notre ange-gardien jusqu’au bout.



Quelques conseils pour bien profiter de Holi

Notre expérience de Holi s’est dans l’ensemble bien passée car nous avions pris un minimum de précautions. Nous déconseillons toutefois à la gente féminine de s’aventurer seule dans ce genre d’événement, sauf à vouloir en garder un très mauvais souvenir.

  • Être préparé à voir beaucoup de monde et vivre un moment intense
  • Ne pas fêter Holi tout seul et constituer un groupe avec au moins autant de garçons que de filles
  • Célébrer l’événement avec des locaux en qui on a toute confiance, pour éviter tout débordement
  • Toujours se protéger les yeux (les fermer quand on voit que la poudre arrive sur soi) et si possible le haut du corps (un foulard est bienvenu)
  • Faire des pauses régulières au moment fort de la fête (10h-14h), pour se remettre de ses émotions
  • Protéger ses affaires et de toute manière, en avoir le moins possible sur soi
  • Mettre des vêtements auxquels on ne tient pas car on finit forcément trempé et coloré de la tête aux pieds
  • Garder le sourire et ne pas oublier qu’il s’agit avant tout d’une fête religieuse et très joyeuse

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