D’Hiroshima à Osaka

Après notre brève escapade dans le sud du Japon, nous remontons progressivement l’île de Honshu pour passer dans deux villes phares très différentes : Hiroshima et Osaka. Place cette fois au voyage dans le temps, entre leçon d’histoire et vision futuriste.


Même si nous ne sommes jamais restés bien longtemps dans ces deux villes du centre de Honshu, celles-ci nous ont marqués par leur quartiers animés et pleins de vie. Pourtant, les contrastes sont forts entre Hiroshima et Osaka : d’un côté une ville stigmatisée par l’événement dramatique du 6 août 1945, de l’autre une ville tournée vers la mer avec une architecture digne d’un film de science-fiction. Pour vous faire ressentir davantage leur tempérament, nous avons pris le parti de vous les faire découvrir l’une de jour, l’autre de nuit.

Hiroshima by day

Lorsque l’on arrive à Hiroshima en shinkansen, on débarque dans une gare très moderne (comme bon nombre des gares au Japon me direz-vous) et il faut prendre le tramway pour se rendre en centre-ville. Nous avons au passage mis un petit peu de temps à pouvoir sortir de la gare, car une charmante volontaire (qui en fait ne connaissait pas si bien les lieux) a tenu à nous aider dans toutes nos démarches. On ne pourra pas dire que les Japonais n’ont pas le sens du service, plutôt poussé à l’extrême en général. Une fois dans le bon tramway en direction de l’hôtel, nous déchiffrons les noms des arrêts et prenons tout de suite conscience que le centre-ville et les principaux centres d’intérêt se situent pour la majorité à proximité du célèbre dôme de la bombe atomique. À regarder la carte des environs, on a d’ailleurs l’impression que le dynamisme de la ville vient précisément de cette zone. Sensation étrange et paradoxale quand on se souvient des images de nos livres d’histoire, présentant un champignon de poussière synonyme de destruction totale.

Le lendemain matin, nous partons à la découverte du musée du mémorial de la paix, ainsi que des divers bâtiments entourant ce dernier. Nous nous sommes préparés mentalement à vivre un moment sans doute difficile, et Mme R. ne cesse d’avoir en tête les photos du musée des vestiges de la guerre à Hô-Chi-Minh au Vietnam, qui l’avaient profondément choquée. Dès que l’on aperçoit l’immense immeuble du musée et la grande esplanade l’encadrant, on ne peut qu’être interpellé par la perspective créée grâce à l’alignement d’autres symboles forts : dans le prolongement du musée se trouve le cénotaphe pour les victimes de la bombe A, suivi d’un bassin et de la flamme de la paix. Sans parler des fontaines et autres monuments où le mot « paix » revient presque tout le temps dans le nom. La visite du musée (très bien fait au demeurant) contraste donc fortement, par ses clichés crus, ses détails sordides et par les maquettes simples mais efficaces montrant comment la ville a été brutalement rasée à 8h15 précises (une montre figée à jamais dans le temps est là pour en témoigner).

À mesure que nous parcourons les salles, nous comprenons mieux la violence du traumatisme qu’a dû vivre la population de l’époque et le souhait indéfectible des Japonais d’éliminer aujourd’hui l’utilisation du nucléaire. Mais ce qui nous impressionne peut-être le plus, c’est la capacité qu’a eu ce peuple à se reconstruire rapidement malgré un destin tragique. Les témoignages et les photos montrent combien le renouveau d’Hiroshima a été rapide et important, et comment la ville vit dorénavant en ayant parfaitement intégré les stigmates de son passé. À la différence du musée au Vietnam ou du camp S21 à Phnom Penh, nous ressortons des lieux l’esprit non pas tant choqué des horreurs liées à l’histoire mais plutôt surpris par une telle énergie, une envie d’aller de l’avant et d’offrir aux futures générations un avenir meilleur. Ce que nous ignorons, c’est que tout le reste de la visite va nous confirmer cette impression. En nous dirigeant vers le cénotaphe dédié aux victimes de la bombe, nous tombons par hasard sur un groupe de jeunes en train de célébrer une cérémonie. Un garçon et une fille courent chercher sous nos yeux un brandon qu’ils enflamment sous les applaudissements des spectateurs, tandis qu’un autre groupe de garçons dépose une gerbe de fleurs au pied du monument. Certains semblent émus, d’autres heureux, d’autres comme nous juste curieux d’assister à cet événement. Une chose est sûre, c’est que les Japonais cherchent à entretenir une mémoire commune. Un peu plus loin, nous croisons de jeunes gens qui sont cette fois guides volontaires et prêts à répondre à vos moindres questions sur l’histoire d’Hiroshima. Tout l’environnement autour de nous rappelle le passé mais au sein d’un écrin de verdure, propice au repos et à la promenade. Plusieurs monuments sont consacrés justement aux enfants touchés par la guerre, et les allées sont remplies de bambins hyperactifs en train de courir ou de jouer. On est en effet dimanche et l’heure des poussettes bat son plein. Pourtant, à notre étonnement en ce jour férié, nous voyons aussi plein de petits écoliers déambuler par groupes de 4 ou 5 accompagnés de leurs professeurs. Immanquablement, l’un des groupes nous repère (avec nos têtes de touristes, ce n’est guère compliqué) et s’approche timidement de nous. Poussé par la maîtresse, un petit bout de chou de 7 ans à tout casser nous demande dans un anglais hésitant (j’entends celui qu’il vient de répéter avec l’aide de son accompagnatrice) d’où nous venons. Nous lui répondons que nous sommes français, réponse qui a toujours un succès fou et déclenche en général une série de sugoi tonitruants (« génial »). Puis viennent les questions sur nos visites, nos plats et nos sports préférés au Japon. À chaque page, nous aidons les enfants à coller consciencieusement une gommette dans la case de notre choix. L’enquête se termine bien sûr par la traditionnelle photo, récompense de tant d’efforts pour ces charmantes petites têtes brunes, qui en plus nous offrent de jolies grues en papier (symbole de l’origami japonais par excellence, mais aussi souvenir de l’histoire tragique d’une petite fille célèbre au Japon, victime des radiations de la bombe A). Nous recommencerons l’interview au moins 3 fois, en donnant toujours des réponses différentes pour voir les réactions des enfants, et brouiller involontairement les statistiques sans doute très peu scientifiques de cet échantillonnage.

Nous accélérons le pas pour atteindre le fameux dôme de la bombe A, mais sommes cette fois arrêtés par un groupe d’adultes très joyeux visiblement bien occupé. La leader du groupe, qui parle parfaitement anglais, nous aborde gaiement en nous expliquant le concept de leur association. Il s’agit d’une communauté qui poste sur Facebook des photos de personnes ayant accepté de poser en soufflant des bulles pour promouvoir la paix à Hiroshima. L’idée nous paraît belle et ni une ni deux, nous voilà armés de nos bâtons et récipients à savon pour faire des bulles. M. R., qui a le plus gros bâton, s’exécute avec brio tandis que les trois autres galèrent avec leur micro-pipette. Mais c’est l’intention qui compte et nous redoublons d’effort, avant de repartir tout sourire vers le dôme. En traversant la rivière pour s’approcher du bâtiment, on distingue petit à petit sa structure branlante et les ravages de l’explosion. C’est un miracle qu’il reste encore ce vestige debout quand on pense que l’épicentre de la bombe se trouvait à quelques centaines de mètres plus au sud, et pourtant il se dresse devant nos yeux. Dans le prolongement du dôme se trouve le fameux pont en T, qui était la cible de la bombe et qui, ironie du sort, n’a subi aucun dégât, contrairement au reste de la ville. Ces deux infrastructures semblent figées dans un autre temps, et paradoxalement elles sont très bien intégrées au reste du décor urbain, comme si elles formaient un tout. Autour du pont et du dôme, les ruelles grouillent de vie : les voitures circulent dans tous les sens, tandis qu’au coin d’une place la terrasse d’un café est bondée de passants sirotant un jus d’orange frais, spécialité de la maison. D’autres citadins ont préféré se poser à l’ombre des arbres entourant le dôme pour pique-niquer et sortir leurs bentos en famille. L’esprit est donc à la détente, et l’on apprécie de voir un lieu aussi chargé d’histoire dégager une telle vitalité.

Osaka by night

Quelques jours plus tard, nous arrivons à Osaka et l’ambiance n’a plus rien à voir. Nous sommes cette fois dans une ville très moderne, à l’activité portuaire développée et profitons de la tombée de la nuit pour aller découvrir le front de mer. Le port éclairé par les lumières du couchant a quelque chose de surréaliste : les grands bras des grues semblent bouger tous seuls et déplacer les containers des cargos de leur plein gré. Plusieurs bateaux de plaisance sont à quai et nous observons un petit moment les loupiottes vertes et de rouge des balises qui clignotent à l’entrée de la baie. Mais le vrai spectacle est en réalité juste à côté, dans un bâtiment gigantesque aux allures de paquebot-discothèque-hôtel-cinéma (un drôle de truc difficile à décrire en somme). En effet, nous nous apprêtons à visiter l’un des plus grands aquariums au monde et celui d’Osaka a un air très futuriste, avec sa grande roue illuminée dans le prolongement de l’esplanade. Nous sommes un peu méfiants en entrant dans les lieux car nous avons déjà eu l’occasion de voir de grands aquariums, et l’on est parfois déçu du résultat.

Pourtant, cette fois, nous sentons que c’est différent. L’entrée dans la première salle nous le confirme : nous passons sous une longue arcade bleutée dans laquelle nagent les poissons autour de nous, comme si nous étions au cœur de l’aquarium. Le nombre de salles défile au fur et à mesure en fonction de la faune aquatique présente, et plus nous avançons, plus nous avons l’impression que les bassins de poissons s’agrandissent. Mme R. se prend d’affection pour les otaries et les lions de mer, qui lui rappellent ceux croisés en Patagonie, quand M. R. tente de dresser par la fenêtre de la vitre les dauphins joueurs pour qu’ils fassent de belles cabrioles en face de son objectif. Le bassin le plus stupéfiant devant lequel nous restons scotchés est celui abritant les requins, les raies et d’autres gros poissons. Il compte plus de 5 400 tonnes d’eau réparties sur plusieurs niveaux et les vitres atteignent parfois jusqu’à 30 cm d’épaisseur. On ne se lasse pas d’admirer le ballet gracieux de ces poissons, et leur comportement en communauté. Manque de bol, nous n’aurons pas de tête à tête avec le requin baleine, parti à l’hôpital des poissons (?!?) pour une durée indéfinie… À défaut, nous nous consolerons en disant bonjour aux monstrueux crabes araignée, aussi effrayants que le poulpe géant dans 20 000 lieues sous les mers.

Le lendemain soir, nous décidons d’aller explorer le quartier de Dōtonbori, réputé pour ses éclairages et ses tours impressionnantes. Ce coin d’Osaka est déjà très animé de jour mais il prend une tout autre envergure de nuit. En sortant de la station de métro, nous tombons sur un immense building avec une forme totalement improbable : Mme R. penche pour une cacahouète géante, Aurore et K. pour une guitare sans cordes, M. R. pour un espace d’escalade révolutionnaire. Le ton est donné : nous sommes dans un univers déjanté et futuriste où les architectes ont pu réaliser leurs fantasmes les plus tordus et où tous les jeux de lumière et d’animation sont possibles. En nous éloignant un peu, nous rentrons dans une rue qui cette fois alterne entre hôtels de luxe, love hôtels et clubs très selects (comprendre bar à hôtesses ou hôtes). La preuve en est : la rue est remplie d’hommes en costard et de femmes aux tenues chics mais très courtes, chacun jouant les rabatteurs pour son enseigne. Bien sûr, vu notre accoutrement de randonneurs, nous ne faisons vraisemblablement pas partie du cœur de cible et passons incognito notre chemin. Les allées alternent entre rues piétonnes et canaux éclairés par de jolis petits ponts : on hésite alors entre une Amsterdam version asiatique et un décor à la Blade Runner. Au bout d’une des petites allées, nous débouchons sur une immense artère qui nous fait perdre la tête. Des écrans géants affichent sur les vitres des stars de la pop au look avant-gardiste, tandis que des sculptures animées gesticulent pour tenter d’attirer le chaland dans le restaurant. Toute cette agitation a évidemment lieu dans une rue bondée de Japonais habillés à la dernière mode, ce qui rajoute à l’excentricité du cadre. Au choix, nous avons Paul le poulpe qui se prépare une fricassée de tentacules (un peu cannibale comme vision des choses), Coco le crabe géant qui peut vous attraper avec ses pinces (oui oui le même que celui de l’aquarium, mais électronique cette fois), le dangereux Fugu qui peut vous empoisonner en un clin d’œil s’il est mal préparé, le dragon cracheur de feu (spécial cuisine chinoise), le bœuf de Kobé qui vous promet un steak de la même viande bien juteuse…

Vous l’aurez compris, nous avons mis du temps à choisir notre menu du soir, tant le dilemme était cornélien. Après avoir finalement jeté notre dévolu sur un restaurant d’okonomiyaki, nous ressortirons repus et passerons encore un moment le nez en l’air, hypnotisés par les flashs des spots et l’imagination débordante des magasins faisant tout pour attirer votre attention. Nous garderons un bon souvenir de ce quartier énergique, où l’on a le sentiment que les gens ne se couchent jamais pour profiter encore plus du temps qui file. Difficile de dire quelle ville nous aurons préférée à l’issue de ce parcours. Nous adorons découvrir l’atmosphère de chacune d’entre elles, toujours différente et surprenante à la fois.

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