Le Tamil Nadu ou l’Inde pour les nuls

L’Inde était dans notre imaginaire un pays à la fois rêvé et redouté : trop différent, trop sale, trop pauvre… Malgré tout, les Roucouldoux ont décidé de dépasser leurs craintes et d’aller voir d’eux-mêmes ce qu’il en était.


Dans l’avion pour Chennai (anciennement Madras), Mme Roucouldoux relit consciencieusement la rubrique « guide de survie » de son Lonely-Planet pour être sûre de n’avoir rien oublié. Même si l’Inde du Sud est plus accueillante aux dires des voyageurs, l’Inde reste un pays déroutant dont on ne « sort pas indemne ». Et pourtant, force est de constater que nos premiers pas en Inde ont été moins difficiles qu’on nous l’avait laissé entendre.

Partir avec des a priori

Depuis le départ du tour du monde, M. R. n’a qu’une phrase à la bouche pour rassurer sa douce : « ah tu verras l’Inde, ça va être magique. Tu te rends compte, on peut perdre 10 kilos rien qu’en buvant l’eau du robinet ! ». Bref, les 7 mois de voyage passés à rouler notre bosse et façonner nos habitudes de voyageurs n’avaient pas encore effacé toutes nos idées préconçues sur l’Inde et au contraire, plus nous nous projetions dans ce pays, plus les idées se faisaient folles. Entre les lectures sur les forums, les récits des uns et des autres, les conseils des guides, les discussions avec notre entourage, nous ne savions plus quoi penser.

« Vous allez en Inde ? Vous avez de la chance ! Moi, à votre place, je n’irais pas. »

« Vous verrez, les Indiens, on les aime et on les déteste en même temps. »

« L’Inde est une vraie poubelle du monde, donc attention à toujours sortir avec son gel anti-bactériologique et se laver les mains en permanence. »

« Prépare-toi à voir des trucs glauques : des bébés par terre dans la poussière, des cadavres dans le bas-côté. Faut avoir le cœur bien accroché. »

« Tu es une fille et tu vas en Inde ? Tu vas te faire agresser, c’est dangereux là-bas, les hommes sont tous frustrés. Ne sors pas de ta chambre d’hôtel. »

« Attention, certains temples n’acceptent pas que les femmes rentrent dans le temple lorsqu’elles ont leurs règles les soirs de pleine lune. »

« Les Indiens sont les pires arnaqueurs qui soient, ils vont te harceler. »

« La cuisine est tellement épicée que tu ne pourras rien manger, sauf des naan nature. »

« Bon courage pour trouver des toilettes propres, en plus tu auras tout le temps la chiasse. »

« Berk ! »

Tout un poème qui donnait envie de fuir ce pays plutôt que d’y mettre les pieds.

Premiers contacts

C’est donc l’esprit bien armé face aux multiples dangers pouvant nous attendre à chaque coin de rue que nous avons posé le pied à Chennai. Plutôt que de rester dans cette grosse ville moderne qui n’avait pas bonne réputation, nous avions projeté de filer directement sur la côte à Mahabalipuram, un village de pêcheurs. Nous prenons alors un bus local, et même si nous sommes un peu à l’étroit (l’espace dans le bus étant rentabilisé au maximum), les horaires sont respectés, la route plutôt en bon état et le contact sympathique. On a juste un peu de mal à comprendre l’accent indien, et à interpréter le célèbre hochement de tête qui peut signifier « oui », « non », « peut-être », « je ne sais pas » ou tout cela en même temps. Nous arrivons donc sans encombre à notre première étape et trouvons sans peine un logement à proximité de la mer. Que demander de plus si ce n’est le wifi qui visiblement est moins fréquemment disponible dans les guesthouses que dans les restaurants ?

Le lendemain matin, nous partons découvrir les temples des alentours et nous promener en ville. Pas de rabatteur désagréable malgré l’affluence touristique, pas de taudis dans les rues (il faut admettre que les Indiens ont encore de sérieux progrès à faire en matière d’éducation à l’environnement mais bon…), pas de souci gastrique suite au repas de la veille (bien sûr, nous n’avons pas testé l’eau du robinet ni le lassi dès le premier soir). Bref, tout a l’air d’aller comme sur des roulettes. Au détour du temple des 5 Rathas, nous apercevons un groupe d’étudiants en voyage scolaire en train de prendre la pose sur les marches. À peine commençons-nous à vouloir les prendre discrètement en photo que nous sommes débusqués et tout le monde nous fait signe pour nous joindre à eux devant l’objectif. Lorsque nous annonçons que nous sommes français, nous sommes ovationnés ! Pendant le quart d’heure qui suit, tous les garçons viennent serrer la main à M. R. et faire un brin de causette. Mme R. admire les demoiselles, toutes vêtues de magnifiques saris aux couleurs éclatantes ou de salwar kameez (le triptyque tunique, pantalon, écharpe assortie). Cette rencontre nous fait chaud au cœur et nos premières impressions du pays sont positives.

Sur l’étape suivante à Pondichéry, nous sommes à nouveau surpris par le calme des ruelles, leur relative propreté et la gentillesse des gens. Même lorsqu’il s’agit de négocier les prix, les Indiens gardent le sourire. Pour nous faire bien voir de la population locale, nous décidons de nous métamorphoser et d’aller puiser dans nos « racines » indiennes. Vous ne saviez pas que M. R. avait un ancêtre ayant vécu à Pondichéry (on a même cherché sa tombe au cimetière français… en vain), et que Mme avait un arrière-grand-père indien (pourtant, ses cheveux frisés indisciplinés et ses poils foncés parlent pour elle) ? Et bien, nous avons accentué le trait, chacun à notre manière, M. R. en se laissant pousser la moustache (soyons honnêtes, ça ne ressemble à rien, surtout que les Indiens ont des moustaches de compétition), et Mme en s’habillant à la mode indienne, avec chaîne de pied et bindi (on l’observe quand même un peu dans la rue, mais les regards sont bienveillants). Côté cuisine, nous faisons à chaque repas d’heureuses découvertes, et pensons peut-être finir végétariens après un mois passé en Inde, tant les plats à base de légumes sont variés et succulents.

Dans le vif du sujet

Pour autant, nous restons sur nos gardes car il faut admettre que notre parcours dans le Tamil Nadu reste très classique et quelque peu aseptisé. Nous commençons déjà à voir la différence en allant réserver notre billet de bus pour Madurai, la prochaine destination de la région. La gare routière de Pondichéry, qui reste une ville très occidentalisée, est un vrai bordel. Nous passons un moment à comprendre où acheter notre billet (3 versions différentes pour 1 même information, ça n’aide pas), et il n’y a plus de politesse qui tienne au moment de faire la queue… parce qu’il n’y a pas de queue en fait ! C’est à qui jouera le plus des coudes. Nous obtenons enfin notre ticket « Ultra Deluxe » et M. R. commence déjà à s’imaginer un bus privé digne du confort des bus sud-américains. Lorsque nous revenons le soir pour notre trajet de nuit, nous découvrons l’étendue de notre méprise : le bus est en fait un vieil engin rouillé, sans clim, sans soute, sans siège inclinable, sans WC bien sûr, mais avec des places numérotées et en prime un reste de biryani à la place de M. R. Bref, ultra pourri avec néanmoins la mention Ultra Deluxe bien présente sur le côté du bus. Nous préférons rire de la situation, et puis tout compte fait, les 8 heures de route n’auront pas été si horribles (si on met de côté les coups de klaxon permanents du chauffeur).

Une fois arrivés à Madurai avec de l’avance (!), la négociation des tarifs des rickshaws (tuk tuk locaux) se fait plus dure et la promenade en ville plus périlleuse. On manque de se faire écraser à chaque pas car la circulation est chaotique (là où les scooters vietnamiens anticipent et vous évitent, les scooters indiens vous foncent dessus et c’est à vous de les éviter), et on perd quelques degrés d’audition tant le bruit de la rue est assourdissant. Quant à la propreté, plus on avance dans les grandes villes, moins elle semble exister… La surprise de Mme R. restera la découverte des toilettes publiques : pourtant habituée à voir des choses étranges depuis son départ, elle ne comprend toujours pas bien la fonction du muret plat avec une rigole… si ce n’est pour faire ses besoins en compagnie de ses voisines. Mais en dehors de ces quelques désagréments, la découverte du temple de Meenakshi reste un moment magique et intense comme on en vit peu : aussi beau que les temples d’Angkor mais avec la couleur en plus, ce lieu est empreint d’une ferveur qui ne peut laisser indifférent le visiteur. On déambule pieds nus sous des plafonds et des colonnes richement décorés, on admire des statues entourées de guirlandes de fleurs fraîches, on observe en silence les pèlerins venus se recueillir devant ces dieux vivants. On se sent tout petit devant la force d’une religion si ancienne et pourtant présente dans le quotidien des Hindous. Décidément, l’Inde n’a pas fini de nous surprendre.

Même si nos premiers pas en Inde du Sud ont été plutôt faciles, nous ne nous faisons pas d’illusion et nous préparons à un contact sans doute plus rude en Inde du Nord. Nous aurons au moins eu une période d’acclimatation en douceur pour nous roder dans ce pays des extrêmes.

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