La légende du cochon, du rat et du vieil ermite

Par une nuit sans lune, le cochon noir sauvage et le rat à la longue queue partis à la découverte du monde arrivèrent au pays des Hans. Ils s’imaginaient déjà goûter au succulent poivre du Sichuan, voir une montagne sacrée, et pensaient à tort pouvoir se débrouiller sans parler mandarin.

Chapitre I

Jusque là, le cochon toujours à l’aise avec ses semblables et le rat fort de son intelligence avaient réussi à associer leurs qualités pour parvenir à leur fin. Après avoir échappé aux dangers du tourbillon de couleurs indiennes et affronté le froid mordant des sommets népalais, le couple d’animaux se sentait invulnérable et capable de conquérir la sympathie d’un peuple millénaire. Leur premier contact avec un soldat Han à la frontière du territoire leur laissa pourtant entrevoir les nombreuses difficultés qui les attendaient : l’employé taciturne ne parlait que mandarin et les congédia rapidement d’un geste vers la sortie. « Peut-être ai-je mal prononcé la formule de salutation et l’ai-je insulté par mégarde ? » se demanda alors le cochon, étonné que ses quelques notions linguistiques apprises sur les bancs de l’école lui fissent défaut. « Les écriteaux sont traduits dans la langue de Shakespeare, nous sommes sauvés » s’écria le rat, qui avait pris un peu d’avance en essayant de trouver comment se rendre à leur auberge. Rassurés par ce constat, nos deux compagnons continuèrent leur route, chargés de leurs ballots. Pendant leur trajet en calèche automatique, ils tentaient de décrypter les caractères chinois qui défilaient sous leurs yeux. « Ah, ce signe, ça veut dire « porte » et ça « bœuf ». » « Et on fait quoi avec la porte du bœuf ? Ce n’est pas très utile pour trouver notre rue. » En effet, la lecture des caractères, très esthétiques au demeurant, est un vrai casse-tête pour des étrangers de passage : entre les traits qui ressemblent à des hiéroglyphes et la traduction en pinyin de sons inconnus, rien ne permet de déceler le moindre indice sur le sens cabalistique de ces mots.

Le cochon et le rat ne désespéraient pas pour autant et arrivèrent finalement sans embuche à leur auberge. Ils décidèrent de fêter leur première nuitée en allant déguster la cuisine sichuanaise dont ils avaient tant entendu parler. Le célèbre proverbe « ce qui ne tue pas rend plus fort » pourrait s’appliquer aux épices utilisées dans cette province. Le poivre du Sichuan a le pouvoir magique d’anesthésier la langue et de donner une haleine fraîche. Mais quand celui-ci est marié au feu du piment rouge, les effets sont décuplés – ce que nos animaux ignoraient bien entendu. Le cochon et le rat, un peu joueurs, n’hésitèrent pas à rentrer dans la première gargote venue, alléchés par les estampes des mets accrochées sur les murs. N’ayant appris qu’un seul mot essentiel pour passer une commande – le chiffre « un » –, ils désignèrent, d’un doigt très sûr, un plat de nouilles à la viande dont la sauce semblait assez rouge. Aussitôt dit, aussitôt fait ! Le cuisinier musulman se lança alors dans une démonstration artistique de pétrissage d’une longue pâte blanche. Le cochon très gourmand s’esclaffa : « il va nous faire des nouilles fraîches ! » Le rat plus songeur se demanda quant à lui si son estomac survivrait à ce test culinaire. Dix minutes plus tard arrivèrent les auges remplies d’un met qui fit saliver nos deux morfales. À peine s’étaient-ils lancés à l’attaque de leur plat, armés de leurs baguettes, qu’ils s’arrêtèrent et se regardèrent stupéfaits : en moins de deux bouchées, le poivre avait déjà commencé à leur brûler les papilles ! Il allait falloir de l’entraînement pour résister à cette explosion de saveurs… Le cuisinier leur demanda alors « 你喜欢这个菜?». Supposant qu’il souhaitait savoir si le plat était bon, le rat et le cochon se ridiculisèrent en faisant de grands signes pour exprimer leur contentement. La femme du cuisinier tenta aussi un peu plus tard de lier la conversation, mais sans grand succès. Au moment de régler la note, le cochon se contenta finalement d’un simple « xièxiè  » pour remercier les gérants, son vocabulaire étant trop limité pour trouver un compliment plus élogieux. Décidément, n’est pas Han qui veut !

Chapitre II

[dropcap]S[/dropcap]uite à ces diverses déconvenues linguistiques, le rat et le cochon entreprirent dès le lendemain d’aller consulter les animaux les plus savants de cette terre : les sages Pandas. Après tout, entre animaux, il était sans doute plus facile de se comprendre et un peu d’aide serait la bienvenue. Mais encore fallait-il réussir à trouver ces grands mammifères, qui vivaient éloignés des grandes villes au beau milieu de la forêt de bambous. Nos deux aventuriers à quatre pattes se mirent en quête d’un cocher pour les conduire au bon endroit et n’eurent aucun mal à grimper dans une carriole allant dans la bonne direction. À mesure qu’ils se rapprochaient de la forêt, le temps se dégrada et ce fut sous une pluie battante et des rafales de vent que le rat et le cochon furent déposés à l’orée du bois. « Ce n’est pas de veine, aucun panda ne voudra sortir par ce temps et nous recevoir » grogna le rat entre ses dents. Malgré tout, les deux compères emmitouflés jusqu’aux oreilles partirent à la recherche des gros ours poilus, facilement identifiables avec leur fourrure blanche et noire. Les branches arrachées par la tempête jonchaient le sol et il n’y avait pas un bruit aux alentours. Seuls les quelques Hans venus se promener dans le coin se manifestaient de temps à autre par leurs discussions fortes entrecoupées de crachats réguliers.

Soudain, au détour d’un bosquet, le rat aux aguets aperçut une forme de dos qui semblait assise. Rapidement, le cochon emboîta le pas pour se rapprocher (à l’insu des autres visiteurs pour essayer de rester discrets) et il arriva devant un panda géant en plein repas. « Excusez-nous de vous déranger, monsieur Panda, mais pourriez-vous nous accorder une petite minute ? » demanda très poliment le cochon diplomate. Le panda l’observa vaguement, la bouche pleine de pousses de bambous, puis retourna à sa mastication. « Celui-là est trop occupé avec son déjeuner, on n’a qu’à en chercher un autre » rétorqua le rat, impatient. Un peu plus loin, ils tombèrent sur un panda perché entre deux branches d’arbre. « L’approche risque d’être compliquée, celui-ci fait la sieste… ». Finalement, un bruit sourd attira leur attention. Le rat et le cochon tentèrent alors de se frayer un chemin parmi les touffes de bambous, et virent cette fois un groupe de jeunes pandas en train de s’entraîner pour une compétition de kung-fu sur des troncs d’arbre couchés. Impossible de les interrompre en plein combat, sauf à risquer de prendre un coup de griffe mal placé. Le rat et le cochon, fort marris, s’apprêtaient à rentrer bredouille lorsqu’ils croisèrent la route de deux pandas roux d’humeur philosophique. « Je t’ai déjà dit que nous n’appartenions pas à la même espèce que ces mammifères bicolores ! Pourquoi nous compares-tu à eux ? » « Mais comment expliques-tu que nous ayons alors le même nom de famille, hein ? » « Ce sont les humains qui se sont encore trompés, en voulant à tout prix nous faire rentrer dans leur classement scientifique. » Le cochon futé sauta sur l’occasion pour s’insérer dans la discussion et demanda si les pandas avaient justement déjà réussi à communiquer avec les Hans. « Nous, on n’a jamais vraiment essayé. On les croise de temps en temps, mais nos échanges ne vont guère plus loin. En revanche, il paraît que dans le nord de la province se trouve caché au plus haut de la montagne un ermite fort vénérable qui pourrait peut-être vous aider. Il s’agit d’un yack centenaire qui aurait appris le langage des habitants de la région. » Le rat et le cochon retrouvèrent immédiatement le sourire, à l’idée de pouvoir s’entretenir avec un être aussi instruit. Leur rencontre avec les pandas n’avait pas été vaine.

Pour fêter cette heureuse nouvelle, le cochon proposa au rat en revenant chez eux d’acheter quelques brochettes épicées à un vendeur Han ambulant. Mais très vite, l’incompréhension fut de retour : comment s’assurer qu’il s’agissait bien de brochettes de poulet et non de bœuf ou pire de chien ? Le cochon, très sûr de lui, imita alors gracieusement la démarche de la volaille, ce qui eut le don de faire exploser de rire le commerçant mais aussi de confirmer la nature de la viande. Après tout, le langage corporel reste universel, même pour les Hans.

Chapitre III

[dropcap]D[/dropcap]ès le jour suivant, le cochon et le rat se lancèrent sur la piste du yack ermite et partirent pour la mystérieuse vallée de Jiuzhaigou. La légende raconte qu’en ce lieu situé aux confins du Sichuan, l’eau des lacs est d’un bleu si pur qu’on pourrait y voir le fond de son âme. Mais gare à celui qui s’approche de trop près : l’eau est si froide qu’une simple baignade pourrait s’avérer dangereuse. Les longues heures de route pour arriver à destination laissaient le rat pensif : « Comment se fait-il que si peu de Hans parlent une autre langue que le mandarin ? Et qu’ils aient l’air convaincu que nous sommes bilingues ? Ils voient bien que nous sommes des étrangers. » « C’est très simple », rétorqua le cochon qui avait réponse à tout, « ils sont tellement nombreux qu’ils n’ont pas besoin d’apprendre une autre langue (peut-être sont-ils aussi un peu feignants). C’est à nous de faire l’effort de les comprendre puisque nous venons leur rendre visite, et l’incompréhension est parfois source de bonnes surprises. » En bon optimiste qu’il était, le cochon voulut faire la démonstration de son point de vue au rat en choisissant l’auberge où les deux compères allaient passer la nuit sur les bons conseils d’un tibétain (qu’il ne comprenait qu’à demi-mot) venu les accueillir à la sortie de leur calèche publique.

Arrivés devant l’auberge, les animaux eurent droit à une haie d’honneur et furent logés dans une suite royale pour une somme modique. On leur proposa même, avec moult gestes pour remplacer les mots (les gérants de l’auberge ayant rapidement vu les soucis de communication de leurs clients), de participer à un festin typiquement local. « Puisqu’il faut s’intégrer, allons-y » dit le cochon, non content de distraire son compagnon sceptique. C’est ainsi que le rat et le cochon se retrouvèrent assis dans une salle remplie de Hans en liesse. Littéralement pris dans le tourbillon de cette folle soirée, ils virent mille plats délicieux défiler sur leur table sans vraiment savoir ce qu’ils goûtaient, apprirent des chants très connus des Hans et esquissèrent quelques timides pas de danse aux côtés de leurs voisins. En rentrant dans leurs pénates, le cochon conquis interrogea le rat : « alors, t’es-tu bien amusé même si tu n’as rien compris ? » « Oui, mais tout de même, j’aimerais pouvoir échanger un peu plus avec ce peuple si intriguant. »

Ce divertissement les poussa d’autant plus à repartir sur la piste de l’ermite le jour suivant. Munis d’un parchemin indiquant les différents emplacements de la vallée, le cochon et le rat résolurent de se rendre au point le plus haut pour redescendre et s’arrêter méthodiquement à chaque site mentionné, ignorant où l’ermite se cachait. Arrivés au pied du mont Ganzigongau, ils errèrent longuement dans la forêt primaire, cherchant l’éventuelle cabane du yack. Puis voyant que cette contrée était totalement abandonnée, les deux animaux passèrent de lac en lac tout en méditant sur leurs noms très poétiques : le lac du miroir, le lac du rhinocéros, la cascade du paon, le lac aux cinq couleurs… Le cochon ne se lassait pas de contempler l’eau scintillante de chaque bassin et s’extasier sur leur couleur, tandis que le rat trépignait à ses côtés pour le faire avancer et ne pas perdre de vue leur quête (et parce qu’il n’avait aucune envie de se baigner). Sur le chemin, les deux amis croisèrent beaucoup de Hans, mais pas un seul ermite et aucun indice pour les aider. Ce fut donc la mine déconfite qu’ils rentrèrent à leur auberge, doutant de plus en plus de l’existence de ce soi-disant yack.

Chapitre IV

[dropcap]S[/dropcap]ur le chemin du retour, le cochon et le rat profitèrent d’un arrêt dans la ville fortifiée de Songpan pour faire quelques emplettes. En arrivant sur la place du marché, ils aperçurent au loin une mule transportant dans ses hottes la levée de pain frais qu’avait fait cuire son maître, un boulanger Han. Ni une ni deux, le rat se faufila entre les passants pour rattraper la mule, aussi pressé de pouvoir communiquer avec un animal que son acolyte de vouloir goûter aux délicieuses brioches. Après quelques formules de courtoisie sur la pluie et le beau temps, le rat n’en put plus et posa la question fatidique qui les taraudait depuis deux jours : « avez-vous déjà entendu parler d’un yack centenaire qui saurait parler la langue des Hans ? » La mule l’observa, circonspecte, les deux oreilles dressées : « vous voulez parler du vénérable ermite ? » « Tout à fait. » « Cela fait bien longtemps qu’on ne l’a plus vu par ici. » « Voilà qui est fort dommage. Nous espérions le rencontrer. » « Essayez toujours de monter à la porte Ouest. Il y a un monastère tout en haut, et la dernière fois qu’il est descendu en ville, il disait habiter là-bas. » Le rat remercia chaleureusement la mule et pour l’alléger un peu de son fardeau (ou plutôt satisfaire l’appétit de son ami), acheta deux pains aux noix au boulanger. Le cochon n’eut pas le temps de finir sa collation qu’il dut courir derrière le rat, déjà parti en direction du mur de fortification.

En levant la tête, les deux compagnons comprirent aussitôt pourquoi l’ermite avait élu domicile à cette porte : seul un long chemin parsemé de marches hautes et inégales permettait d’accéder au sommet de la montagne, balayée par des bourrasques de vent. Mais il en fallait plus pour décourager nos compères, qui se lancèrent dans cette épreuve sans hésiter. Plus les animaux grimpaient le sentier, plus ils prenaient de la hauteur sur la ville en contrebas et avaient l’impression de s’élever vers la voie de la sagesse. Ils arrivèrent tout essoufflés en haut de la porte et découvrirent un paysage désolant : ce qui restait du monastère était en réalité à l’abandon et il n’y avait pas âme qui vive dans ce lieu. Désemparé, le rat se mordait la queue et ne savait plus quoi faire, tandis que le cochon refaisait pour la énième fois le tour du domaine. « Il reste encore des réserves de foin à l’arrière du bâtiment. L’ermite n’a pas dû quitter les lieux depuis si longtemps. » « Tu crois vraiment qu’il a juste quitté le monastère pour faire quelques achats ? Tout cela me paraît louche. »

Les deux amis ne virent d’autre solution que de retourner à Songpan et en apprendre peut-être plus sur le sort de ce yack invisible. En arrivant dans une ruelle, une drôle d’odeur attira le groin aiguisé du cochon. « En voilà un bon fumet de viande. Allons voir cela de plus près. » Le rat, peu intéressé par la nourriture, laissa son ami courir vers la devanture du magasin d’où venaient les effluves. Soudain, un cri de mort déchirant fendit l’air et fit sursauter le rat. Le cochon, qui s’apprêtait à négocier un beau jambon fumé avec le boucher Han, hurla de terreur : « mais c’est de la viande de yack ! qui plus est un ermite centenaire ! comment ont-ils osé !!! » Ce que les deux amis ignoraient (tout comme l’ermite, pourtant très savant), c’est que Songpan était une ville réputée pour sa venaison de yack et plus l’animal était âgé, plus la viande était savoureuse.

Épilogue

[dropcap]L[/dropcap]e rat et le cochon quittèrent la ville anéantis de n’avoir pu s’instruire davantage sur le mandarin. Chemin faisant, ils repensaient néanmoins à tous ces moments d’incompréhension qui avaient donné lieu à d’heureux échanges avec les Hans : la découverte du poivre du Sichuan grâce au cuisinier musulman, les brochettes de poulet du vendeur de rue, le festin tibétain et ses chants incroyables, le succulent pain aux noix dégusté trop rapidement… Les quelques lacunes linguistiques n’empêcheraient pas nos animaux de prolonger la découverte de cet étonnant pays. Bien au contraire : elles lui donneraient plus de piquant !

Moralité : « Sur la route du mandarin, cochon et rat cheminent le ventre plein. »

[box type=question]Ce petit conte est inspiré des divers quiproquos que nous avons rencontrés à notre arrivée en Chine. Depuis le début du voyage, c’est la première fois que nous ressentons autant les effets de la barrière linguistique et certains échanges ont dérouté les voyageurs aguerris que nous étions devenus. Néanmoins, nous prenons peut-être encore plus de plaisir à découvrir ce pays magnifique dont la culture se laisse plus difficilement appréhender. Il faut faire preuve d’inventivité pour trouver un nouveau langage, en attendant d’enrichir nos maigres notions de mandarin. [/box]


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