Les enfants d’AHCO

Voyager offre parfois de belles rencontres. L’une de nos plus marquantes au Cambodge restera la découverte des enfants d’un orphelinat à Siem Reap, avec qui nous avons passé 3 jours riches en émotion.


C’est au détour du club de plongée à Koh Tao que nous avons croisé la route d’Ugo, un jeune voyageur comme nous qui avait le projet d’aller faire du volontariat dans l’orphelinat d’Angkor Help the Children Organisation (AHCO) au Cambodge. Ni une ni deux, celui-ci nous propose de le rejoindre et de passer faire un tour – entre deux visites des temples – pour « dire bonjour aux enfants ».

La rencontre avec les enfants

Au moment où nous nous décidons à aller à l’orphelinat, nous ne nous faisons aucune illusion sur notre statut. N’étant adeptes ni du volontariat ni de l’humanitaire, nous savons très bien qu’en ne passant qu’une journée, nous n’allons pas sauver le monde. Nous nous disons juste que cela fera plaisir aux enfants de voir de nouveaux visages et qu’après tout, quelques heures de jeu n’auront jamais fait de mal à personne. Comme convenu avec Ugo, c’est à vélo que nous nous rendons sur les lieux, un peu excentrés de Siem Reap. Plus nous avançons et plus nous nous demandons quelles seront les réactions des petits, âgés de 3 à 15 ans : timidité ? excitation ? ignorance ? Bref, l’appréhension monte tout doucement. Pour briser la glace, nous passons acheter un paquet de sucettes qui devrait logiquement plaire, et histoire de ne pas arriver les mains vides.

Nous bifurquons sur un chemin de terre et franchissons une palissade : des « hello » et des sourires arrivent de tous les côtés, alors que nous n’avons pas encore mis le pied par terre. Nous nous transformons littéralement en « hommes arbres », avec au moins un enfant sur le dos, un autre à chaque jambe et les derniers se chamaillant pour grimper. Le premier pas est fait sans problème. Reste alors à mémoriser les prénoms des quinze habitants (sans compter les adultes qui les encadrent) et là, c’est une autre paire de manches. Nous passons notre temps à répéter « what is your name ? » (et les enfants se donnent à cœur joie  pour essayer de nous embrouiller) et comprendre la différence entre tant de syllabes qui se ressemblent et qui n’ont rien de commun pour nous : Tavuth, Sao-Mnang, Aria, Cham, Veassna, Boum, Ra-chang, Singh, Sothen, Songly et Luy pour les garçons ; Savaï, Tem, Phim, Meun et Marry (parce qu’elle est née le 25 décembre) pour les filles ! Même après plusieurs jours, nous n’avons toujours pas réussi à tout retenir, alors chacun a ses astuces pour se souvenir des visages : You-Me (parce qu’il ne sait pas dire autre chose en anglais que you et me), Fly Emirates (à cause de son tee-shirt), Claire Duchêne (oui oui Claire, nous avons trouvé un garçon qui avait le même sourire que toi, ça faisait tout drôle), Etienne (car dans l’histoire, l’un des garçons a échangé son prénom avec M. Roucouldoux pour simplifier les choses…), etc. L’après-midi défile à toute allure, au son des rires des enfants tout contents d’avoir de nouveaux compagnons de jeu. Après avoir révisé les pas de base de la marelle, nous faisons quelques parties endiablées de « 1, 2, 3 soleil » rebaptisé « Mmm… stop » en khmer. La frénésie s’empare des enfants lorsque Mme R. propose un atelier photo en sortant son appareil Polaroïd. Tout le monde roule des yeux ébahis en voyant le cliché sortir immédiatement et chacun veut avoir le sien (difficile de ne pas faire de jaloux). C’est un concours de poses les plus comiques, d’autant que les garçons sont très fiers de porter d’énormes doudounes à capuche fourrée par… 30 degrés, en prenant des allures de rappeurs US. Il ne manque que la chaîne en or et un bas de survêt pour cacher les jambes baguettes, mais on y est presque.

Quand les enfants nous laissent un peu de répit (autrement dit quand ils retournent à l’école ou qu’ils mangent), nous profitons de la présence d’Ugo et des adultes pour découvrir les lieux. L’orphelinat est en réalité une toute petite structure qui ne ressemble en rien à un bâtiment officiel. Ici, tout le monde se débrouille comme il peut, avec les maigres ressources qu’il a, sachant que personne ne reçoit d’aide du gouvernement vu la taille trop petite de l’orphelinat. Les locaux sont donc extrêmement simples : il y a un toit pour dormir, deux pièces séparées fille/garçon, un bac d’eau pour se laver et faire la vaisselle, une petite cuisine et un terrain pour élever des poulets, faire jouer les gamins et sécher le linge. Bref, on comprend rapidement que les enfants vivent avec trois fois rien et dorment par terre, et pourtant, même si cela nous choque, ils n’ont pas l’air malheureux. Au contraire, les adultes nous expliquent que souvent certains d’entre eux ont encore un de leurs parents. En étant envoyés à l’orphelinat, les enfants ont au moins l’assurance d’être bien nourris et d’aller à l’école. Ugo nous emmène alors à l’arrière de la maison pour nous montrer ce pour quoi il est venu : construire à partir des quelques fondations présentes une école réservées aux enfants, qui pour l’instant sont obligés de suivre leurs cours dans un édifice religieux. Admiratifs devant le courage et la générosité de notre ami, qui arrive à entreprendre toutes les démarches nécessaires à lui seul pour mener à bien son projet, nous décidons à notre tour de lui prêter main forte pour les prochains jours.

La vie de l’orphelinat

Les journées à l’orphelinat sont rythmées par les activités des enfants. L’école le matin, le midi où tous reviennent pour manger, puis l’école l’après-midi ou les jeux pour les plus jeunes. Pour notre second jour à l’orphelinat, nous avons envie d’apporter plus que des sucreries et nous nous concertons pour savoir ce qui pourrait faire plaisir aux enfants et les changer un peu de la routine. D’un commun accord, nous nous proposons de leur faire la cuisine car nous savons qu’ils mangent du riz tous les jours. Mais que faire à manger qui soit relativement facile à cuisiner compte tenu de la sobriété des cuisines et mangeable pour des petits ? « Des pâtes carbo ! » pensent les garçons. « C’est vrai, c’est quelque chose qui plaît à tout le monde, et particulièrement aux enfants » se dit Mme R. Aussitôt dit, aussitôt fait ! Enfin presque car il nous reste à trouver les ingrédients et autant vous dire qu’au Cambodge, trouver un supermarché bien achalandé n’est pas si simple. Après quelques recherches sur Internet, nous filons en direction de l’unique gros magasin de la ville pour acheter les éléments nécessaires à la recette et c’est un vrai petit miracle : nous trouvons tout, même de la crème « Elle et Vire » (on a laissé de côté le fromage, trop cher et pas dans la recette traditionnelle). Bon, les quantités nous effraient un peu car il y a 15 bouches à nourrir mais on ne va pas faire petit bras. Nous nous mettons ensuite en route pour l’orphelinat, non contents de la surprise que nous réservons aux petits loups. Lorsque nous arrivons, certains d’entre eux déjà revenus de l’école commencent à déballer les affaires et se demandent ce que nous avons acheté, ne reconnaissant ni bonbons, ni coca. Mais qu’à cela ne tienne, nous leur expliquons que nous allons leur faire à manger et tous veulent absolument être de la partie et nous aider.

Les rôles sont vite distribués : Mme R. à l’étage à s’occuper de la sauce avec les filles, M. R. à surveiller la cuisson des spaghettis avec les garçons. Le tout sur des feux de bois où il faut enlever et remettre les braises pour gérer la puissance du feu ! Cela nous vaut quelques frayeurs, surtout quand Mme R. se rend compte que ce qu’elle croyait être du lard est tout bonnement… du porc un peu gras. Bref, on fait avec les moyens du bord. Au moment de servir, les enfants font tous la soupe à la grimace. Et oui, quand ils mangent des nouilles, elles sont soit en soupe, soit frites mais jamais en sauce, qui plus est blanche et douce. Vient alors le moment de la dégustation. La plupart d’entre eux tentent de manger et pour faire passer le goût trop doux de la sauce, ils noient leur plat de sauce piquante. Bref, nous n’avions pas imaginé une seconde que notre référentiel européen ne collerait pas du tout avec les habitudes cambodgiennes. Si nous avions servi des pizzas et des hamburgers, les enfants auraient été bien plus contents ! Ugo nous confiera que le plat de pâtes (fait pour un régiment) aura bien plu aux chiens et aux poules… Nous mettons à profit l’après-midi pour aider à la construction de l’école qui avance de plus en plus vite, avec l’aide d’un charpentier khmer. En deux coups de scie et de marteau, les poutres transverses sont fixées et la charpente commence à ressembler réellement à une école. Il ne restera plus qu’à fixer les tôles et couler une dalle de béton au sol car en saison des pluies, la terre devient une vraie pataugeoire.

Pour notre troisième et dernier passage à l’orphelinat, nous ne voulons pas rester sur notre échec culinaire et participons à la sortie du dimanche : emmener les enfants au baray. Nous préférons aider financièrement à cette sortie plutôt que de donner à nouveau directement des gâteries aux enfants, craignant que le passage des étrangers ne soit synonyme pour eux de cadeaux (en plus, ils ont les dents déjà suffisamment pourries ; ce ne serait pas très responsable de continuer à alimenter les caries). Le baray est un immense réservoir hydraulique, construit au XIe siècle pour approvisionner la ville fortifiée d’Angor Thom. C’est un véritable terrain de jeu pour les enfants mais s’y rendre relève de l’expédition car l’endroit est à plus de 20 km et nous sommes… 20 à vouloir y aller. Nous prévoyons cette fois de manger tôt pour profiter de l’après-midi au baray et ne pas rentrer de nuit. Il aura fallu plus d’une heure pour que les choses bougent enfin…

14h-15h : Ugo part chercher avec Sao-Mnang la moto qui va servir à charroyer un tuk tuk loué pour l’occasion : il faudra une bonne heure pour faire installer par le garagiste une pièce servant de remorque pour tirer l’engin.

15h-16h : récupérer le tuk tuk avec 12 gamins trimbalés dans une carriole-brouette-charrue. Nous formons alors deux équipes, celle du tuk tuk (2 adultes et 12 crevettes) et celle de la seule et unique voiture disponible (5 adultes et 5 pitchounes).

16h-17h : entretemps, la voiture tombe en panne d’essence (les Cambodgiens ne mettent souvent que très peu d’essence dans le réservoir, remplissant au litre près), puis de batterie. Le conducteur d’une autre voiture finira par s’arrêter pour nous aider et nous repartons péniblement vers le baray.

17h30-18h30 : nous voici enfin au baray, avec les marmites et les gamelles (et oui, tout était prévu, jusqu’au dîner) et les enfants n’auront finalement que 20 minutes pour jouer. Mais ils sont quand même contents d’être sortis.

18h30-19h30 : retour compliqué cette fois pour le tuk tuk car la moto, qui s’avère en fait être un vieuuuuuuux scooter, ne supporte plus de tirer un tel chargement et fume de tous les côtés (pause obligatoire tous les 50 mètres avec arrosage régulier du moteur avec de l’eau trouvée dans le bas-côté).

19h30-20h : au lit les petits et retour en vélo à la petzl (on avait dit avant la nuit… c’est raté) sur Siem Reap.

Le tourisme de l’orphelinat

Ces quelques jours passés à l’orphelinat d’AHCO nous ont amené à réfléchir un peu plus sur le sujet, tant la visite d’orphelinats semble être à la mode au Cambodge. Nous savions, en nous rendant dans les lieux connus de notre ami, qu’il s’agissait d’une structure très modeste et honnête ne cherchant absolument pas à faire du profit sur le dos des enfants. Malheureusement, tel n’est pas toujours le cas dans le pays et mieux vaut en être conscient, avant de vouloir visiter ce type d’établissement. Nous avons par exemple eu l’occasion de discuter avec deux Français de passage eux aussi au Cambodge, venus dans le but de faire du volontariat dans une autre structure, cette fois beaucoup plus grosse, à Siem Reap. Ceux-ci nous ont expliqué qu’ils devaient payer 60$ la semaine pour le logement et la nourriture ; ils pouvaient alors soit aider à la construction de nouveaux bâtiments pour agrandir les locaux déjà existants, soit faire classe aux enfants. Une équipe de 20 volontaires se relayait ainsi plus ou moins fréquemment, sachant qu’un volontaire reste rarement plus de 2 mois et qu’aucun ne parle khmer. Le volontariat permettait donc d’agrandir l’école mais en aucun cas de l’aider à devenir autonome et pérenne, en embauchant par exemple des professeurs locaux pour remplacer les volontaires non formés à ce métier et ne pouvant assurer un véritable suivi scolaire (les cahiers ont révélé que certains cours avaient été faits à plusieurs reprises, mais les leçons, uniquement en anglais, n’avaient jamais été assimilées). Les deux jeunes gens se questionnaient donc a posteriori sur leur expérience, et étaient en comparaison assez surpris en venant faire un tour à l’orphelinat AHCO et en constatant qu’il ne s’agissait pas du tout du même encadrement. Un autre exemple perturbant est celui des organismes qui vous demandent de payer des sommes extravagantes pour vous « aider » à trouver des missions de volontariat local. Souvent, l’usage de ces fonds reste opaque et l’on peut se questionner sur le bienfondé de telles entreprises. Il est par conséquent primordial de réfléchir à ce que l’on souhaite faire en devenant volontaire et dans quelle association s’inscrire, pour ne pas glisser vers le « volontourisme » et somme toute nuire au bien-être de la population locale.

Le réseau Childsafe et Unicef mettent par ailleurs de plus en plus en garde les touristes contre le tourisme organisé d’orphelinats. Beaucoup d’enfants proposent dans la rue de venir voir leur orphelinat et donnent un petit spectacle de danse pour lequel les touristes font une donation. Or bon nombre de ces structures utilisent en fait ces enfants comme une marchandise autour de laquelle toute une industrie du tourisme se greffe. Certes les conditions de vie misérables d’enfants pauvres peuvent choquer, mais irions-nous pour autant voir ces enfants s’ils étaient mis sous cloches, à l’image d’animaux dans un zoo ? Ces pseudo « orphelinats » commercialisent en réalité la pauvreté au lieu d’aider à l’éducation des enfants et à l’autonomie des populations dans le besoin. La misère reste ainsi entretenue, derrière le sourire et la gentillesse des enfants, premières victimes de ce commerce.

L’orphelinat AHCO où nous avons pu nous investir, à notre petite échelle, reste heureusement en dehors de ce réseau. Vous pouvez d’ailleurs visiter leur page Facebook à l’adresse suivante : https://www.facebook.com/pages/Angkor-AHCO/582308345154834

Pour plus d’informations sur le tourisme d’orphelinat et le volontourisme : http://www.thinkchildsafe.org/thinkbeforevisiting/fr/index.html

Nous ne souhaitons pas non plus remettre en cause tous les efforts faits par de très nombreuses associations sérieuses qui ont aidé à combattre la pauvreté au Cambodge. Mais il faudrait toujours se poser les questions suivantes avant de s’investir dans une telle mission : à qui donnez-vous votre argent ? quel usage en sera fait ? ce don sera-t-il fait à des fins pérennes ?


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