Dans la toile d’Emeishan

En partant randonner au mont Emei, nous nous attendions à voir des monastères perdus au milieu d’un écrin de verdure. Mais la promenade fut au-delà de nos espérances : pendant trois jours, nous avons pu observer le tableau vivant de la Nature.

Il est de ces paysages où l’on sent tout le génie artistique de la Nature, comme si celle-ci avait cherché à peindre la toile la plus parfaite pour satisfaire le regard du spectateur empruntant ce chemin. Emeishan fait partie de ces montagnes qui marquent le voyageur et se laisse appréhender comme un tout, tant chaque touffe d’herbe, chaque stèle gravée de caractères ou chaque rencontre semble avoir été placée à bon escient pour composer une seule et même scène d’une richesse incroyable. En pénétrant dans cette forêt baignée d’un silence seulement perturbé par le pépiement des oiseaux, on laisse derrière soi le tumulte de la ville et ses artifices mondains.

Au premier plan à gauche se dresse majestueusement devant nous une volée de marches grises, tracées par la main de l’homme avec une régularité étonnante. La teinte du ciment entremêlé aux dalles d’ardoise crée un admirable jeu de couleurs avec la mousse d’un vert tendre venue se poser dans les interstices au fil du temps. En levant le nez pour prendre un peu de hauteur, toute la puissance vertigineuse du sentier s’impose à nous : si l’on veut gravir la montagne jusqu’au sommet, il faudra monter une par une ces milliers de marches. Un sentiment de terreur s’empare alors du promeneur solitaire un peu naïf : la route qui l’attend relève plutôt d’un long chemin de pénitence où chaque halte dans un lieu de culte prend tout son sens.

Mais heureusement, la Nature a bien fait les choses en disposant le long du parcours de charmants détails pour égayer le randonneur et lui faire oublier ses heures de souffrance. Car tout autour des marches, c’est un tapis de verdure qui se déploie à foison. Comment décrire à sa juste mesure la variété des plantes sauvages poussant en toute liberté dans cette forêt ? Le long des rochers et au ras du sol, on découvre d’innombrables espèces de fougères, de mousses, d’herbes folles, de bambous avec pour chacune une nuance de vert différente : des verts plus clairs rappelant l’amande, l’olive, et la transparence du jade tranchent avec des verts sombres tirant sur le vert bouteille, le véronèse ou le sapin. Au-dessus de nos têtes, on distingue des arbres dessinant une constellation de feuilles et de racines semblable à la voûte étoilée d’une cathédrale. Le passant ne peut résister à cet appel de la Nature, et se sent comme happé par le flot de vitalité qui s’en dégage. On respire alors le parfum enivrant de ce monde féérique et complexe, en essayant de discerner tantôt l’odeur suave et pénétrante des fleurs, tantôt l’humidité lourde de la mousse évoquant les champignons. Le charme opère et l’on continue d’avancer pour explorer les moindres subtilités de ce décor.

En poursuivant des yeux le contour sinueux du chemin, on aperçoit que la solitude ambiante a été habilement interrompue par la présence lointaine de divers personnages. Un peu plus en hauteur à droite, un paysan voûté sous le poids de sa hotte se dirige vers la ville pour vendre sa récolte de racines, de ciboules et d’épinards frais. Il prend appui sur sa canne de bambou et descend le chemin en sens inverse d’un pas lourd et cadencé. Plus loin au second plan, les silhouettes frêles d’un petit groupe de marcheurs plus avancé se détachent du sentier.

Progressivement, le regard est attiré par les lignes courbes et gracieuses des collines avoisinantes, qui donnent de la profondeur au panorama. Entre deux crêtes de monts se dressent des à-pics de roche calcaire, laissant entendre le son cristallin d’une cascade cachée en contrebas. On sent qu’il pleut régulièrement par ici et tout le paysage paraît mouillé, comme si le sol n’avait pu boire toute l’eau déposée par le pinceau. Les couleurs en ressortent ainsi plus brillantes, rehaussées par cette constante rosée. Pour intensifier l’effet de moiteur diffus, l’artiste a choisi de napper les hauteurs de sa toile d’une brume vaporeuse, donnant de la matière au ciel gris clair. On espère par endroit une trouée de ciel bleu, on croît deviner dans l’horizon un rayon de soleil, mais le blanc laiteux du ciel contraste finalement mieux avec les touches de couleurs raffinées des azalées, allant du rose poudre au rouge carmin. On en vient à penser que ces bouquets de fleurs délicates ont été dispersés ça et là pour contrebalancer la fadeur d’un ciel trop pâle à lui seul. Comment ne pas se projeter à la vue d’un tel cadre inspirant dans les aquarelles à l’encre de chine des plus grands maîtres du genre ? Tout est matière à la réflexion picturale et l’œil n’a pas fini de contempler la finesse du lieu…

Mais le tableau n’aurait pas été complet sans la présence d’une tache rouge sombre qui se dissimule en arrière-plan. En effet, l’homme a su construire des lieux remplis de sagesse et de divin qui puissent être en parfaite harmonie avec la nature. Située en surplomb d’une falaise, la muraille rectiligne d’un monastère bouddhiste se dresse fièrement et résiste à la morsure du temps. Ce bâtiment très éloigné est alors synonyme de paix et de repos pour le randonneur qui devra faire plusieurs kilomètres avant de pouvoir passer sous le linteau sculpté de la porte d’entrée. Il se redonne du courage en songeant aux prières des moines en robe de bure qui font vivre le monastère et accueillent chaque voyageur de passage.

Cette montagne est sans conteste d’une beauté telle qu’on ne peut cesser d’être émerveillé par ses charmes. Une chose est sûre : on se surprend à espérer malgré la difficulté de la marche que cette promenade extraordinaire ne s’arrête jamais.



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