Sur le bord du Mékong

Nos trépidations nous font remonter le fleuve Mékong. Si sur les cartes, une frontière délimite bien le Cambodge du Laos, ces deux pays partagent néanmoins des paysages semblables. Nous partons découvrir de petits villages paisibles vivant au rythme de l’eau.


Au départ de Phnom Penh, nous avions pour projet initial de remonter le Mékong en bateau jusqu’à Vientiane. Malheureusement, après avoir écumé les agences en bordure de fleuve et appris que c’était impossible (le trajet n’existant apparemment qu’en sens inverse), nous avons changé notre fusil d’épaule. À défaut de naviguer sur le Mékong, nous le longerons en bus.

Les environs de Kratié

Direction le nord du Cambodge pour la ville de Kratié, dernier stop avant de changer de pays. Les heures de bus n’en finissent pas (mais c’est un grand classique dans ce pays car les trajets annoncés sont toujours plus longs en temps réel), et nous prenons notre mal en patience en regardant par la vitre. Plus nous remontons vers le Laos et plus les paysages changent. Les terres se font plus vertes et les rizières plus fertiles. Le Mékong, que nous avions déjà vu à Phnom Penh au milieu de l’agitation urbaine, semble prendre ses aises et s’élargir pour modeler la nature. Toutes les maisons des petits villages que nous traversons sont surélevées sur de grands pilotis, et nous fascinent. Aucune n’a une planche de bois de la même longueur et le bâtisseur a pris le soin de préciser sur le toit l’année de construction. Les signes de richesse extérieurs sont facilement identifiables : la parabole géante plantée devant la maison dans le jardin et l’escalier principal, rutilant et tout en métal pour les demeures les plus fortunées. Il y a même chez certaines des « rocking chairs » imposantes sur la terrasse. De quoi lézarder tout en observant les passants.

Nous arrivons enfin à Kratié et même si la ville n’a pas grand intérêt en elle-même (en trois rues, vous avez fait le tour), elle permet de profiter du fleuve et des alentours. Une fois les sacs posés dans notre guesthouse, nous filons à bord d’un tuk tuk vers Kampi à 15 km pour la sortie de l’après-midi : la chasse photographique aux dauphins Irrawaddy. En effet, cette région du Mékong est réputée pour abriter une espèce menacée de dauphins d’eau douce. Mais la balade en tuk tuk pour arriver à l’embarcadère est tout aussi pittoresque que l’attraction du coin. « Bercés » par les nids de poule (les routes sont toujours aussi pourries) et les coups de klaxon de notre chauffeur, nous nous laissons aller à la nonchalance qui semble régner dans les villages côtiers, rebaptisés « bleds des pyjamas ». 

Toute la gente féminine, des pitchounes (que l’on excusera) aux mamies (là ça passe moins), sont vêtues de leur plus beau pyjama synthétique multicolore. Nous avons alors cherché à comprendre l’intérêt d’un tel code vestimentaire et avons vite compris : comme le hamac n’est jamais loin et que les femmes restent à la maison (pendant que ces messieurs sont au champ ou à la pêche), pas besoin de se changer et puis autant être dans des vêtements confortables pour faire la sieste et enchaîner avec la nuit ! Dans la journée, toute la famille vit dehors sous la maison à participer aux tâches ménagères (balayer la poussière omniprésente de la cour – ce qui au bord d’une route en terre s’apparente au treizième travail d’Hercule – vendre les quelques légumes du potager, faire brûler un feu pour sécher les poissons), et le soir elle remonte à l’étage dans la seule et unique pièce. Devant chaque maison que nous dépassons, des enfants nous crient des « Sabaidee » et agitent leurs petites mains auxquelles nous répondons, remplis de cette bonne humeur contagieuse. Nous ne voyons pas le temps passer et arrivons à l’embarcadère. En contrebas attendent des hommes à bord de leur barque à moteur, prêts à voguer sur le fleuve. Nous grimpons dans l’une d’entre elles, dirigée par un papi mucho (expression souvent utilisée par les Roucouldoux pour décrire toute personne âgée de sexe masculin) tout sec qui démarre derechef. Nous voici partis pour trouver les fameux dauphins. Il est 16 heures et le soleil voilé commence déjà à décliner, donnant au fleuve boueux des reflets dorés. La promenade en barque est agréable (surtout quand notre chauffeur veut bien couper le moteur et plutôt utiliser sa rame… mais nous le soupçonnons d’être un brin feignant, après tout c’est un papi mucho) et nous guettons les dauphins qui sortent par groupe. Lorsque nous apercevons les premiers, nous ne pouvons nous empêcher de sourire : cette espèce de mammifères n’a, contrairement à son cousin aux senteurs iodées, pas de « bec », et M. Roucouldoux se demande si ces « Flippers en plus court » ne sont pas malades ».

Mais c’est sans compter sur leur agilité à disparaître sous l’eau (et peut-être leur amour propre, blessé par de tels sentiments à leur égard) et il est alors quasiment impossible de les photographier. Le temps de se rendre compte qu’un dauphin vient de sortir à tel endroit, il a déjà disparu 20 mètres plus loin. Bref, M. R. peste encore plus, frustré de ne pouvoir immortaliser l’animal (plus malin rapide que lui). Nous finissons par arrêter de prendre des photos pour tout simplement regarder de nos propres yeux ce beau spectacle. Parfois, les choses les plus simples restent encore les meilleures… Au retour, nous nous arrêtons sur la terrasse de l’hôtel pour assister à l’un des beaux couchers de soleil jamais vus : le ciel s’embrase au-dessus des toits de Kratié, tandis que le Mékong continue à défiler paisiblement, comme si de rien n’était.

4 000 îles, tout le monde descend

Le lendemain, nous reprenons la route pour passer au Laos. Après un trajet de minivan difficile où nous sommes 23 passagers tassés comme des sardines (M. R. déclarera avoir officiellement perdu une fesse durant le trajet, n’étant assis que sur la moitié d’un strapontin) et un passage de frontière assez comique (M. R., toujours, refusant de rentrer dans le moule en payant les traditionnels bakchichs), nous prenons à nouveau une petite barque pour aller à Don Khone. Ce charmant lopin de terre flottant fait partie de la région des 4 000 îles, dispersées au sud du Laos. Nous retrouvons avec plaisir le Mékong et son rythme tranquille, et naviguons parmi des petits îlots de verdure dont nous apprendrons qu’ils sont complètement noyés en saison des pluies. Çà et là, on peut voir sur les berges du fleuve des buffles patauger, tandis que les habitants lavent leur linge ont font leurs ablutions. Au bout d’une demi-heure, nous arrivons à l’« embarcadère » de notre île : une rive entre deux maisons avec un chemin de terre battue. « Au moins, on ne risque pas d’être trop nombreux et de voir débarquer des cars de Chinois » se dit-on (on aime bien les Chinois, rassurez-vous). Nous nous dirigeons alors vers le bout de l’île à la recherche d’un logement et tombons sur des bungalows en bordure du fleuve, avec une petite terrasse et un hamac. Que demander de plus ?!

L’après-midi, déjà fort avancée, se passera à faire rapidement le tour du village (une seule rue, sans voitures bien entendu) et profiter à nouveau du crépuscule sur le pont reliant Don Khone à l’île voisine de Don Det (eh oui, on ne s’en lasse pas, tant les couleurs sont belles et chaque soir différent). Cette île et ses petites habitations nous rappellent un peu l’Amazone (aux moustiques près, sacrée nuance), où les gens vivent en harmonie avec le fleuve, se déplacent uniquement en barque. Pour le jour suivant, nous décidons de partir explorer l’île à vélo, plutôt que de faire une grosse sortie touristique à une cascade. Les petits villages ressemblent à s’y méprendre à ceux du Cambodge, excepté le pyjama, qui semble ne pas avoir passé la frontière. Le chemin se fait très caillouteux et cela nous vaut quelques mésaventures. M. R., après une demi-heure de trajet, finit par constater que sa roue est à plat. Hésitant entre faire demi-tour et continuer sur la mauvaise route jusqu’au prochain village, il choisit la deuxième option et avance tant bien que mal (la troisième option était d’abandonner le vélo et de s’enfuir à la nage). Nous nous mettons alors en quête d’un réparateur, en simplifiant au maximum notre anglais (que personne ne comprend) et en montrant surtout la roue crevée (bien plus efficace). Nous rencontrons alors le réparateur du village, qui a dû voir tous les vélos du coin passer, vu que chaque personne nous renvoie vers sa maison et qu’il a tout l’équipement nécessaire. Et en moins de 10 minutes, la chambre à air est comme « neuve » (avec une 6e rustine ajoutée aux 5 déjà présentes) ! Nous repartons de plus belle, mais c’est sans compter cette fois sur le vélo de Mme R., qui fait aussi des siennes. Celle-ci avait déjà signalé depuis un moment à son homme que sa roue faisait des bruits bizarres et que le chemin lui paraissait plus dur. Mais M. R., trop occupé par ses propres soucis, n’en a que faire. Pourtant, il doit se rendre à l’évidence que quelque chose ne tourne pas rond, lorsqu’il doit attendre 5 bonnes minutes Mme R., qui galère et transpire à grosses gouttes sur une route parfaitement plate. Prenant les choses en main, celui-ci comprend mieux les difficultés de madame : la roue est tout bonnement voilée et le garde-boue touche celle-ci, créant un frein et abîmant au passage le pneu. Après une réparation de fortune, voilà nos cyclistes repartis pour un tour. Il faut se dépêcher pour arriver à une cascade de l’île avant la nuit. À mesure que nous avançons vers le point de vue, le bras du fleuve, qui jusque là était plutôt calme, gronde sourdement pour se diviser et former des mini chutes du Niagara. Ce n’est pas aussi impressionnant mais la beauté est au rendez-vous !

Côtoyer les rives du Mékong nous aura permis de voir un autre mode de vie, plus proche de la nature. Nous repartirons ensuite nous enfoncer dans les terres laotiennes pour un changement de décor complet…


This is a unique website which will require a more modern browser to work!

Please upgrade today!