Dans la peau de Paï

Comme tous les matins, je me lève tôt et quitte mon village embrumé pour rejoindre à pied la ville de Sa Pa. Là-bas m’attendent de nouveaux randonneurs, venus passer quelques jours dans notre région pour profiter de toute sa beauté.


En arrivant en ville, je croise des femmes venant des différents villages aux alentours, parées de leurs plus beaux costumes. Certaines sont couvertes de la tête au pied de tissus aux teintes noires avec des coiffes colorées, d’autres arborent fièrement des ensembles qu’elles ont pris un an à confectionner et broder à la main. C’est un festival de couleurs et un vent de bonne humeur emplit l’air. Sa Pa est encore très remplie en cette semaine de Têt et on sent que les gens profitent de leurs vacances pour s’installer au soleil sur la place ou se promener. Mais pas question de traîner : je me dépêche de monter la côte menant au café Sa Pa O’Chau, le point de rendez-vous du trek. Pour l’instant, il n’y a personne, hormis l’une des filles qui tient la boutique et me propose un café serré en attendant mon groupe. Puis aux alentours de 8h30, je vois débarquer 3 garçons et 2 filles discutant en français sans faire attention à ma présence. Ils ont bien la tête de l’emploi : gros sacs (on se demande pourquoi ils prennent toujours autant d’affaires pour un jour), chaussures de randonnée encombrantes (moi, je préfère mes sandales), vêtements très chauds (ils n’ont pas tort pour le coup, car il neigeait ici il y a encore un mois)… Bref, des touristes. Visiblement ils n’ont pas encore mangé car les voilà qui s’installent tranquillement pour prendre un petit-déjeuner. Pendant qu’ils passent leur commande, je m’amuse à les observer discrètement. Le plus grand de la bande a l’air d’avoir très faim mais malheureusement, sa baguette se fait attendre. Un petit un peu rond parle très très vite et malgré mes quelques notions de français, je ne comprends pas un mot de ce qu’il dit. Le 3e rigole tout le temps et a une drôle de coiffure. Quant aux filles, l’une est plongée dans son guide, très attentive, tandis que l’autre tartine consciencieusement sa baguette. Je retourne à mes rêveries en attendant qu’ils finissent.

Je regarde rapidement l’horloge accrochée au mur de la salle : déjà 9h30 ! Ils en prennent du temps, les Français, pour manger. On était censé être déjà parti… Je décide de leur mettre gentiment la pression en me présentant. « Bonjour, je m’appelle Paï. Je suis votre guide. » Le groupe me regarde interloqué et un peu gêné d’avoir traîné, pensant qu’il n’y avait encore personne pour les emmener faire le trek. Chacun d’eux me donne son prénom (c’est joli d’ailleurs les noms étrangers) et lorsque je leur explique que je parle H’Mong et que j’ai appris le français par moi-même, au contact des touristes, ils semblent très impressionnés. Ni une ni deux, nous nous mettons tous en route pour sortir de Sa Pa. Comme d’habitude, nous sommes poursuivis par les rabatteuses venues en ville pour proposer des visites ou tout simplement vendre leur artisanat. Personnellement, ce petit jeu me fait rire. À chaque fois, les touristes tombent dans le panneau au début en répondant gentiment aux questions des filles, qui veulent se montrer sympathiques, alors qu’il vaut mieux les ignorer si l’on ne veut pas se faire suivre sur le trajet pendant 1 heure. Mais on ne peut pas leur en vouloir, c’est leur gagne-pain après tout. David et Céline, si j’ai bien retenu leurs prénoms, sont très curieux sur nos habitudes culinaires : ils ne cessent de me demander ce qu’on mange pour le Têt, au petit-déjeuner, si le riz est présent dans tous nos repas. Quand je leur annonce que ce soir, ils apprendront à cuisiner des nems, c’est l’explosion de joie ! Décidément, la nourriture semble être un sujet important en France…

Au fur et à mesure que nous descendons dans la vallée, le paysage des rizières se dessine. Même si les terres sont en jachère pour l’instant, la saison du riz ne va pas tarder à recommencer et colorer les terrasses de tons verts et jaunes. J’aime cette période où les animaux peuvent brouter à leur guise dans les rizières. Nous croisons plein de porcelets courant derrière leur mère ainsi que des cannetons, ce qui amuse beaucoup nos randonneurs… à croire qu’ils n’en ont jamais vus ! Ils s’arrêtent toutes les 5 minutes pour prendre des photos, un tout particulièrement qui doit souvent rattraper le groupe et fait ralentir la cadence. Heureusement qu’ils n’ont pas prévu un trek sur 3 jours. Nous arrivons après 2 heures de marche à notre halte pour le déjeuner. Le groupe en profite pour reprendre des forces en vue de l’après-midi. Quelques gamines, entre deux ventes acharnées de bracelets, jouent au volant et les garçons du groupe décident de se joindre au cercle. Je participe à mon tour avec quelques coups de pieds retournés, et ma foi, notre équipe franco-H’Mong ne se débrouille pas mal. On ne voit pas l’heure passer et je réalise qu’il est grand temps de reprendre la route si l’on ne veut pas arriver trop tard à Lao Chai. D’autant que j’ai réservé une petite surprise à mes randonneurs : je prévois de les emmener faire trempette à la rivière. Après quelques chemins sinueux le long des rizières, nous traversons le village et arrivons à la maison où nous passerons la nuit. Tout le monde a l’air enchanté de poser ses affaires et on se dirige rapidement vers le cours d’eau. Bizarrement, personne n’ose se mettre à l’eau, sous prétexte que « l’eau est froide » disent-ils. Moi, je crois qu’ils ont juste peur de l’eau. J’essaye pour les motiver de pêcher quelques poissons (sans grande réussite) mais ils n’ont pas l’air décidé.

Finalement, nous remontons à la maison pour préparer le dîner. Cette fois, tout le monde veut participer et demande ce qu’il peut faire. Je confie des tâches différentes à chacun, histoire de voir comment ils vont s’en sortir : à Clément la coupe de carottes en fleur, à David la taille des pommes de terre en frites, à Céline l’émincé des oignons, etc. Je me rends vite compte qu’ils avancent très lentement, ne sachant pas manier correctement le hachoir. Je les remercie poliment de leur aide et les invite surtout à passer à côté pour prendre l’apéritif, pendant que je me remets aux fourneaux avec Maï, la maîtresse des lieux. Nous avons en effet prévu toute une ribambelle de plats pour ce soir : du tofu à la sauce tomate, du poulet au poivron vert, du chou, des nems, du porc aux champignons… Nos hôtes sont ravis en voyant la table dressée et font honneur aux plats. Pour bien finir la soirée, Maï sort une bouteille d’alcool de riz et sert des dés à coudre à chaque invité. Une première fois, puis une deuxième… jusqu’au 12e verre auquel nos hôtes jugent bon de s’arrêter. Pendant ce temps, Maï part chercher des tenues traditionnelles pour les faire essayer aux filles, ravies de jouer à la poupée. Bon, la taille ne correspond pas vraiment (eh oui, on a des petits gabarits dans les villages) mais cela a l’air de les amuser. Comme il commence à se faire tard (20h30, c’est presque l’heure à laquelle on se couche normalement par ici), je montre à nos hôtes leurs chambres respectives. Chacun ne tarde pas à s’endormir, sauf moi qui suis un peu gêné par les ronflements à l’étage de l’un d’entre eux…

Le lendemain matin, je prépare des pancakes pour le petit-déjeuner, en espérant que mon groupe sera un peu plus rapide que la veille. Mais non, ils ont l’air de se sentir bien et prennent toujours autant de temps. Nous finissons par partir avec une bonne demi-heure de retard… En nous dirigeant vers la sortie du village, nous passons devant l’école primaire de Lao Chai où les enfants sont en train de jouer sur une musique pop très énergique (et surtout très forte car on l’entend de loin). Surpris, mes randonneurs demandent ce qui justifie une telle agitation ; il s’agit en fait d’une fête organisée pour la reprise de l’école après les vacances du Têt. En voilà une bonne idée pour donner envie d’aller en classe ! J’accélère le pas pour rattraper le retard et emprunte de nombreux petits chemins entre les rizières et les habitations. Les garçons me suivent sans trop de problème, le dénommé Clément aimant bien prendre des raccourcis scabreux tandis que David n’a pas trop l’air d’aimer passer près d’un précipice… Les filles ont un peu plus de mal, on dirait. En tout cas, Claire fait les frais du terrain boueux et finit par terre malgré ses tentatives d’éviter les glissades. Céline, quant à elle, traîne toujours plus loin derrière. Je la soupçonne de vouloir souvent trouver un « petit coin » ou alors d’avoir peur de tomber. Les arrêts pour les séances photo n’en finissent pas : les garçons dans les rizières, les garçons dans une cabane, les amoureux devant la montagne… Bon, j’avoue que je ne refuse pas quand on me propose de venir aussi poser. Mais nous nous dépêchons de reprendre nos sacs pour arriver au dernier stop, avaler un morceau et rentrer sur Sa Pa. Je réserve une dernière surprise à mes acolytes : une bonne grimpette parfaite pour digérer avant de rattraper la route principale. Je devine quelques essoufflements et grimaces derrière moi dans la pente, mais l’effort est de courte durée. Nous arrivons pile à l’heure pour monter dans la navette. Mes 5 randonneurs semblent très contents de leur séjour et me remercient chaleureusement d’avoir fait le trek avec eux. Mission accomplie !


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