Lettre de La Paz

F
acteur, presse le pas car l’amitié n’attend pas…



Mme R*** à son amie restée en France À La Paz

Voici deux jours que je fais halte dans la ville de La Paz, capitale du Haut Pérou. Tu serais surprise, ma chère amie, de constater combien cet endroit diffère de notre vieille patrie que tu connais si bien. Derrière un nom qui me laissait présager un séjour apaisé, tout parut étrange à mes yeux habitués aux mœurs occidentales, et je soumets mes interrogations à ta sagacité. Peut-être comprendras-tu mieux que moi le fonctionnement de cette ville.

La Paz m’a tout d’abord impressionnée par sa géographie peu commune à nous autres Européens. Imagine-toi une ville sise à plus de 4000 mètres d’altitude, cernée de montagnes enneigées et fortement pentue. Je suis arrivée dans la ville par les hauteurs. Quel ne fut pas mon étonnement lorsque je constatais que les hauts quartiers étaient en réalité habités par les pauvres gens, qui peuvent donc bénéficier à loisir du meilleur panorama et de l’air le plus vif, tandis que les plus riches vivaient en contrebas. Tu ne pourrais voir cela à la capitale, et pourtant tous les codes sociaux semblent s’inverser de ce côté-ci de l’hémisphère.

Quant à l’architecture de la ville, je pense de plus en plus que les hommes de science qui ont construit les bâtiments n’étaient pas issus de nos écoles françaises, et avaient plutôt pris pour modèle un certain Dédale. En effet, j’avais voulu me délasser dans un parc l’après-midi ; or il était tout simplement impossible d’y pénétrer, car les architectes, dont la logique échappe encore à mon esprit, avaient sciemment placé de nombreuses entrées mais toutes fermées à double tour. Si bien que j’ai dû suivre l’exemple des locaux en escaladant, tels de vulgaires monte-en-l’air, les barrières de l’enceinte pour pouvoir entrer dans les jardins.

Mais s’il ne s’agissait que de cela… Même les gens de cette ville semblent affectés d’un comportement tout aussi bizarre. S’il arrive que nous nous travestissions à l’occasion d’événements bien précis, les Pacéniens aiment arborer des costumes insolites à toute heure de la journée, et sans aucune raison. Ainsi ai-je rencontré, en particulier le long des grandes artères, des zèbres et des hommes masqués, qui m’invitaient à traverser la rue… J’imagine mal nos représentants de l’ordre changer leurs tenues pour de tels oripeaux. J’ai également constaté la présence de métiers qui sont désormais révolus dans notre pays : vendeurs de journaux à la criée, poinçonneurs ou encore cireurs de chaussures. Ces derniers ont le plus retenu mon attention. Ils étaient vêtus des pieds à la tête sans que leur visage n’apparaisse jamais, et je n’ai pu découvrir si la couverture offerte prémunissait soit du déshonneur qu’apportait l’indigne tâche, soit des rayons d’un soleil dardant sans relâche. Finalement, je n’aurai pu pénétrer les mystères du code vestimentaire local…

Mais je t’ai gardé le meilleur pour la fin. L’activité des marchés forains concentre les choses les plus étranges et inquiétantes que j’ai vues depuis le début de mon voyage. J’avais été prévenue, à la lecture de quelques livres, que La Paz était réputée pour son marché aux sorcières. Je ne fus pas en reste une fois sur place : à chaque petite gargote tenue par une vendeuse au regard farouche étaient suspendus sur la façade des fœtus de lamas. Il m’a fallu chercher des ressources cachées en moi pour oser franchir le pas de la porte et dépasser l’odeur et le regard vide de ces pauvres créatures. On m’a dit qu’elles servent de porte-bonheur lorsqu’on les enterre sous sa demeure mais je t’avoue avoir décliné l’offre, ne me voyant pas en compagnie de cette relique durant la suite de mon périple. Je crains de m’être attiré le mauvais œil pour n’avoir rien acheté à la sorcière, ne sachant toujours pas si celle-ci psalmodiait quelques incantations à mon encontre ou se contentait de mâcher des feuilles de coca.

Tu auras donc compris combien cette ville m’a marquée par son lot d’excentricités. Sans doute mon esprit trop cartésien fut-il un peu secoué en premier lieu par ces aspects très exotiques, mais il faut reconnaître que La Paz a de quoi plaire si l’on accepte d’oublier ses repères occidentaux. A bientôt, porte-toi bien.

Le lundi 26 du mois d’août.

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