Vale un Potosí

Potosí est devenue célèbre dans le monde entier pour ses mines d’argent. Nous ne pouvions passer à côté de ce lieu incontournable, aussi effroyable fût-il. Voici le récit de notre descente au cœur du Cerro Rico


Ce matin-là, nous dûmes encore sortir par un froid glacial dans les ruelles de Potosí pour rejoindre le point de rendez-vous de notre expédition. M. Roucouldoux n’avait pourtant pas pris son bonnet à pompons et motifs de lama, se disant que l’air allait se réchauffer… Mme R. s’était quant à elle emmitouflée dans la capuche de son pull, commençant à bien connaître le climat bolivien (froid le matin et un peu moins froid ensuite).  Heureusement pour nous, l’attente ne fut guère longue (la traditionnelle demi-heure de retard sur l’horaire prévu est de coutume dans ces contrées), et une fois le minibus au complet, nous partîmes accompagnés de notre guide mineur Antonio pour découvrir les mines d’argent. Notre véhicule commençait à gravir péniblement les ruelles pentues de la ville, avec en toile de fond la montagne rouge, quand il interrompit sa course au marché des mineurs…

Petit cours de terrorisme

Avant de pénétrer dans les souterrains du « gruyère suisse », comme les mineurs aiment à appeler cet endroit, Antonio nous avait réservé un petit cours particulier pour, à défaut de faire de nous des mineurs aguerris (il paraît qu’il faut 10 ans pour maîtriser les ficelles du métier), nous expliquer le travail des collègues de la coopérative. Nous nous installâmes donc à l’arrière d’une petite boutique réservée aux mineurs et notre guide, en moins de deux minutes, nous expliqua comment faire une bombe artisanale « comme Al-Qaïda » ! En effet, la dynamite s’achète ici aussi facilement que du chocolat, puisqu’elle est l’outil de base du mineur. « Prenez un bâton de nitroglycérine, une mèche remplie de poudre locale, un détonateur en métal, allumez le tout et comptez 4 minutes avant que ça n’explose ! ». Dire que nous osions à peine toucher les bâtons de dynamite, nous étions loin d’imaginer que nous allions voir comment les utiliser. Mais le stage intensif de dynamitage ne s’arrêta pas là. Nous découvrîmes aussi l’existence de petits sachets qui, dans l’esprit de Mme Roucouldoux, ressemblaient fortement à des bonbons roses, mais s’avéraient être des billes d’essence augmentant la puissance de l’explosion. Nous eûmes même le privilège d’acheter un échantillon complet de tout ce matériel pour l’offrir aux mineurs, comme le veut la coutume… Désormais, il deviendrait difficile pour nous d’entrer sur le territoire américain, si nous suivions scrupuleusement les questions du formulaire de contrôle (à la question « avez-vous déjà acheté des explosifs ? », nous passerons sous silence notre passage à Potosí). Après cette leçon riche en émotions, nous changeâmes d’endroit pour atterrir dans un hangar désaffecté et enfiler nos tenues de combat. Tous les mineurs ont droit au même équipement : combinaison, bottes, lampe, casque et, pour qui le souhaite, masque de protection. Nous étions loin d’imaginer combien la poussière allait devenir notre pire ennemi et que le casque allait sauver maintes fois la vie de M. Roucouldoux (petit dicton improvisé pour l’occasion : qui ne se baisse pas assez, finit avec le crâne rasé).

La descente dans la Moria

Le minibus grimpa encore quelques mètres avant d’atteindre l’une des innombrables galeries de la mine, sous les sourires moqueurs des femmes de mineurs qui regardaient notre ascension maladroite. Celles-ci n’ont pas le droit de travailler à l’intérieur de la mine, sous peine de déclencher la colère de Pachamama (la « Terre Mère » en quechua) et d’assécher les réserves de minerais. À même le flanc de la montagne se dressait dans la paroi rocheuse une minuscule entrée donnant directement sur une échelle en bois. La lumière crue de l’extérieur et la vue panoramique rendaient cette trouée noire encore plus étroite et sombre qu’il n’y parût. Armés de nos lampes frontales, nous descendîmes telle une chaîne humaine dans les entrailles de la terre. Quelle ne fut pas notre surprise quand nous sentîmes, après quelques mètres parcourus, la température baisser brutalement et le souffle nous manquer. Sous terre, tous vos sens sont en éveil car le danger est partout : la vue est obscurcie à chaque pas par la poussière ambiante (un joli cocktail de silice, d’amiante, de plomb et autres produits toxiques), des trous profonds de 25 mètres peuvent apparaître à tout instant sur le chemin, et le plafond est taillé pour un hobbit (pour les pieds poilus, M. Roucouldoux les avait bien cachés au fond de ses bottes). Nous apprîmes donc très vite à faire profil bas pour notre propre survie et suivîmes scrupuleusement le guide, afin de ne pas nous laisser distancer dans ce labyrinthe. Le guide nous montra qu’il existait heureusement des flèches pour signaler les différents niveaux de la galerie, mais encore fallait-il savoir distinguer celles nous indiquant la sortie de celles menant dans des galeries plus profondes.

Après avoir marché accroupis, rampé dans des boyaux tortueux et escaladé des parois glissantes, nous fîmes halte auprès d’un étrange autel dédié au dieu de la mine : El Tío. Cette créature, mélange d’un diable cornu chrétien et d’un dieu païen au phallus proéminant, semblait nous observer, assise dans une niche de la galerie. Antonio nous expliqua alors combien les mineurs vénéraient avec ferveur cette divinité, qui les protégeait des accidents et leur assurait la prospérité. Ce fut donc religieusement que nous assistâmes au rituel que tout mineur exécute plusieurs fois par jour, devant chaque statue qu’il croise (on ne sait d’ailleurs pas le nombre exact de statues présentes dans la mine) : le diable reçut en offrande deux cigarettes que le guide avait pris soin d’allumer, des feuilles de coca puis de l’alcool à 96° (autant dire de l’alcool à brûler mais attention tout ceci est scientifique : « plus l’alcool est pur et plus les minerais extraits le seront ») répartis sur les mains, les pieds et son service trois pièces, « pour avoir beaucoup d’enfants qui prendront le relais après moi » nous dit le guide…

Vale un Potosí

Durant l’exploration de la galerie, le guide nous racontait comment la mine avait été exploitée par les Espagnols et avait servi à la formation du capitalisme en Europe par un afflux massif d’argent dont, bien sûr, les Boliviens n’ont jamais profité. Potosí avait eu son heure de gloire et représentait une telle richesse que Cervantès fit allusion dans Don Quichotte à la valeur inestimable de la ville. Pourtant, il ne nous semblait pas voir beaucoup de filons d’argent dans les sillons de la roche. Bien au contraire, le guide mentionnait surtout la présence de métaux de moindre valeur tels que le zinc ou l’étain. Et pour cause, les premiers niveaux n’offraient plus autant de ressources et nous allions devoir descendre de plusieurs niveaux pour espérer voir autre chose. Au cinquième niveau se produisit un fait étrange : l’air se réchauffa et changea d’odeur, tandis que le chemin se faisait encore plus étroit. En effet, nous apprîmes que les mineurs étaient obligés de descendre jusqu’à 450 mètres de profondeur (soit au 14e niveau) et supporter une température de 45°C pour trouver de l’argent ! Sans aller aussi loin car nous n’avions pas la condition physique (ni l’envie) pour envisager un tel trajet, nous progressâmes tels des fourmis pour arriver devant une paroi dont une infime partie semblait briller dans le noir. Antonio montra alors à nos yeux inexpérimentés que se cachait sur cette roche une couche d’argent mélangée à du plomb. Il faudrait encore des heures de travail aux mineurs pour extraire le minerai, qui devrait ensuite être remonté à la force de leurs bras. « Le prix à payer pour avoir un téléphone portable, ce sont les poumons, le sang et le travail des mineurs. » nous dit le guide. Nous restâmes sans voix et remontâmes en silence le dédale en sens inverse avant de voir poindre la lumière du jour.

Accablés par la petite visite de deux heures organisée par notre guide, nous avions eu un aperçu de ce que pouvait représenter la dureté des conditions de travail des mineurs. Néanmoins, notre cher Antonio, véritable lama à deux pattes compte tenu des kilos de feuilles de coca qu’il avait ingérées en si peu de temps (d’ailleurs il est intéressant de constater la confiance que l’on a pu accorder 100 mètres sous terre à une personne mâchant de la coca et buvant de l’alcool à 96°), débordait lui de joie de vivre et conclut notre excursion par la question suivante : « Êtes-vous heureux dans la vie ? Moi, je le suis. »


Malgré la dureté du sujet abordé, nous avons voulu rendre hommage à la gaieté contagieuse de notre guide en conservant autant que possible un ton léger. Néanmoins, il ne faut se leurrer sur les conditions de vie des mineurs et sur l’histoire sanglante du Cerro Rico. Exploitée par les Espagnols depuis 1545 (les ressources de la montagne, bien que connues des Incas, avaient été laissées de côté), la mine de Potosí a englouti en 280 ans la vie de plus de 8 millions d’hommes et d’enfants. La mine a de ce fait été un haut lieu de l’esclavagisme, car le travail forcé touchait aussi bien les indigènes que des Africains issus de la traite. Encore aujourd’hui on dénombre un à deux morts par mois, et grâce à l’UNICED, seuls les enfants de plus de 14 ans ont le droit d’y travailler…

Potosí a en son temps surpassé en population et en renommée Londres et Paris. Charles Quint a même donné pour devise à cette ville impériale (la seule d’Amérique du Sud) « Je suis la riche Potosí, le trésor du monde, la reine des montagnes et la convoitise des rois ». Au XIXe siècle, les filons d’argent commencèrent à s’épuiser et la ville tomba rapidement en décadence. De nos jours, l’exploitation de la mine n’est plus rentable et les mineurs y travaillent pour un salaire de misère. Le nouvel Eldorado de la Bolivie se cache sous ses déserts de sel ; ce que l’on appelle l’or gris  – le lithium – est l’objet de toutes les convoitises (la Bolivie posséderait la moitié des réserves mondiales) et son exploitation pose un souci écologique majeur pour l’avenir.

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