Rapa Nui : des plumes et des pierres

L’île de Pâques ne faisait pas partie de notre itinéraire initial. Trop chère, trop touristique, trop surfaite… Mais lorsque l’agence de voyage nous a proposé d’ajouter gratuitement à notre plan de vol un saut sur ce bout de terre isolé, nous n’avons pas hésité à changer nos plans. Et grand bien nous en a pris.

Plus de 5h de vol pour rejoindre Rapa Nui, cette île perdue au beau milieu de l’Océan Pacifique, à mi-chemin entre la côte chilienne et Tahiti. À peine l’avion s’était-il posé sur le tarmac que nous nous sommes sentis isolés à l’autre bout du monde.

Bienvenue en Polynésie

On oublie souvent que l’île de Pâques est partie intégrante de l’ensemble polynésien. Pourtant, tout sur cette île tend à vous le rappeler et ce dès votre arrivée. En effet, les personnes débarquant à l’aéroport sont accueillies avec les traditionnels colliers de fleurs et un air de musique polynésienne résonnant dans l’air. Cliché pour attirer les touristes et leurs bonnes grâces, nous direz-vous. Il y a sans doute un peu de cela, car comme la plupart des passagers, nous sommes des touristes en vacances. Ceci dit, le charme opère immanquablement et la jovialité de notre chauffeur de taxi finit par nous convaincre.
Vient alors la rencontre avec notre hôte, puisque nous avons opté cette fois pour dormir chez l’habitant. Nous découvrons sa maison – une grande maison modestement meublée, ouverte sur la mer, un peu comme les cases créoles que l’on trouve à la Réunion. Cette femme d’une cinquantaine d’années nous fascine par la langueur de ses gestes et de sa parole, tandis qu’elle observe du coin de l’œil sa petite nièce en train de jouer par terre. On se croirait dans un tableau de Gauguin. Il ne manque plus que la fleur de vahiné dans ses cheveux pour que le cadre soit parfait. Tous les habitants de Rapa Nui que nous rencontrerons par la suite nous rappellent l’histoire du peuplement de l’île ainsi que l’influence de Tahiti. Leur dialecte emprunté au tahitien, leurs vêtements colorés et souvent fleuris, les traits polynésiens ainsi que les tatouages, véritables œuvres d’art subtilement déployées sur leur peau hâlée par le soleil.


Notre arrivée s’achève en beauté avec la découverte d’une petite crique ensoleillée qui nous tend les bras. Après 3 mois d’altiplano, de trekking, de volcans, marcher dans le sable nous fait un bien fou et en regardant tout autour de nous, nous avons un drôle de sentiment : on se croirait un peu à la Réunion, entre la côte ouest et le sud sauvage ! La végétation tropicale, le littoral fait de roches volcaniques, les couleurs de la mer, l’architecture des maisons… Alors, nous profitons de cet instant de calme dans notre parcours pour nous reposer et apprécier notre chance : nous sommes en train de nager (plutôt tremper nos orteils), à côté de deux tortues marines qui habitent à demeure dans le petit port d’Hanga Roa.


Rendez-vous avec l’Histoire

Avant d’arriver sur l’île de Pâques, nous nous demandions dans quelle mesure les gens pouvaient venir d’aussi loin pour admirer des statues de pierre. Certes, les Moaï avaient l’air impressionnant à la télévision et les reportages ne cessaient de mettre en avant l’exploit qu’avait constitué le déplacement de tels monstres du cœur des terres jusqu’à la mer. Mais malgré tout, ces sculptures ne semblaient pas dégager la même grandeur que les pyramides d’Égypte ou d’autres merveilles de la civilisation. Et pourtant, une fois sur place, force fut de reconnaître la prouesse humaine et la beauté de ces immenses blocs de pierre.

Dès notre première promenade à Hanga Roa, le seul village de l’île, nous avons pu admirer un site où quelques Moaï de 4 mètres environ sont alignés dos à la mer sur une plate-forme (l’ahu). C’était certes très joli mais en partie à cause de l’emplacement choisi : une colline surplombant la mer, avec un coucher de soleil en toile de fond. Le lendemain, en allant au musée, nous avons mieux compris l’histoire de ces géants de pierre, devenus si célèbres au fil du temps. Images des ancêtres, stèle pour commémorer la grandeur du chef de tribu disparu, incarnation de leur force magique (le mana), plusieurs hypothèses sont émises quant au motif de l’érection des statues.

Mais à partir de là, nous avions davantage envie de partir à leur recherche, ayant appris qu’il y en avait des centaines sur l’île et que nous n’avions encore rien vu. Nous avons donc passé les jours suivants à parcourir l’île à la chasse aux Moaï : « oh tiens, il y en a encore un par là », « oui, mais il ne compte pas, il est couché ». Et oui, car le drame de l’histoire de ces statues, c’est que la majorité gît désormais par terre, profanée par les méfaits du temps et surtout de l’homme. Lorsque les Pascuans se faisaient la guerre entre clans, détrôner le Moaï qui était l’emblème du pouvoir était un symbole fort. Puis les hommes ont aussi fini par ne plus croire aux ancêtres, et ont vandalisé les sites sacrés. Sans compter les statues qui n’arrivaient jamais à destination, victimes d’une chute malencontreuse en cours de route. Bon nombre des statues ont donc fini face contre terre, et si certains sites comme celui de Tongariki (imaginez 15 molosses alignés sur un promontoire, le regard tourné vers les montagnes) existent encore, c’est grâce aux bonnes œuvres des restaurateurs qui ont rendu leur fière allure aux statues.

Notre plus beau souvenir de l’île restera la découverte du volcan Rano Raraku, véritable berceau où naissaient les Moaï. Sur les flancs extérieurs et intérieurs du cratère, on peut voir des centaines de statues à moitié sculptées sortir de terre et, pour la première fois, regarder la mer. On a l’impression qu’elles prennent vie et s’apprêtent à se redresser toutes seules pour aller rejoindre en dansant, selon la légende pascuane, leur autel cérémoniel. C’est en observant ces parois rocheuses et les coups de burin encore visibles que l’on prend conscience de tout le labeur et la souffrance des hommes qu’il a fallu pour extraire de telles statues. Certaines sont encore couchées (dont la plus grande de l’île faisant 21 mètres, encore en cours de façonnage au cœur même de la roche avant d’être abandonnée), et semblent reposer dans un sommeil éternel. D’autres ont des tatouages sur le dos, un nez extrêmement long, des restes de peinture… À notre tour, nous sommes restés muets d’émotion devant tous ces visages de pierre posés au pied de la montagne.

Si les Moaï font la célébrité de l’île de Pâques, ce ne sont pourtant pas les seuls centres d’intérêt et l’endroit regorge d’autres vestiges du passé tels que des pétroglyphes et des peintures rupestres, liés cette fois au culte de l’homme-oiseau. En effet, à partir du XVIe siècle, les tribus ont délaissé le mégalithisme et son système religieux et politique au profit d’un culte tourné vers la fertilité, le printemps et les mouettes migratrices. Les chefs de tribu avaient décidé de se réunir une fois l’an, au moment de l’arrivée de la mouette manutara, dans le village d’Orongo dont on peut encore voir les vestiges. Chaque chef envoyait son meilleur représentant participer à une grande compétition, et celui qui réussissait à ramener le premier œuf de manutara offrait à son chef le rang divin d’homme-oiseau. Mais pour ce faire, il fallait braver les flots impétueux et les requins sur un radeau de fortune, escalader les parois à pic de l’îlot où nichait l’oiseau, crier de toutes ses forces pour alerter le chef vainqueur, et revenir sain et sauf avec l’œuf. Alors seulement la distinction de l’homme-oiseau pouvait être attribuée et dotait l’élu d’immenses pouvoirs. Pour avoir vu de nos propres yeux le fameux îlot sur lequel il fallait grimper, autant vous dire que ces hommes étaient soit très dévoués à leur chef, soit un peu fous, mais en tout cas pleins d’orgueil…


L’île de pâtes

Avis aux voyageurs économes qui souhaitent aller sur l’île de Pâques : compte tenu de l’isolement, tout coûte très cher sur place. D’ailleurs, il n’est pas étonnant de constater que la majorité des touristes venant sur l’île est une clientèle fortunée… et plutôt âgée. Il suffit donc de quelques astuces toutes simples pour pouvoir profiter sans se ruiner des charmes de l’île. Nous avions prévu le coup en faisant les courses à Santiago, afin de pouvoir cuisiner nous-mêmes tous nos dîners (pour le déjeuner, nous avons jeté notre dévolu sur une petite boutique vendant de succulents sandwichs). Alors il faut reconnaître que la nourriture n’a guère été variée pendant 5 jours et qu’il ne faut plus nous parler de pâtes au thon avant un moment, mais cela en valait la peine. Il en va de même pour le logement : même si nous avions l’habitude de trouver notre logement une fois sur place au petit bonheur la chance, nous avons préféré anticiper pour éviter de devoir atterrir dans l’hôtel le plus cher de Rapa Nui, n’ayant plus de place en auberge. Au final, nous avons vu la même vue sur la mer que l’hôtel de luxe, mais le luxe en moins.

L’île de Pâques nous aura aussi appris une certaine forme de sagesse dans la gestion de nos dépenses. Autrement dit, nous avons conjugué le verbe « procrastiner » un certain nombre de fois. Faire les lessives de linge plus tard, faire de la plongée plus tard, s’autoriser un pisco sour plus tard… Il y a une seule activité que nous nous sommes accordée : la location d’un quad. Puisqu’il nous fallait de toute façon un véhicule pour parcourir les nombreuses pistes de l’île et voir les principaux sites, et que nous n’aurions jamais pu faire tout le tour en vélo (les mauvaises langues diront flemmards), le quad nous paraissait un meilleur compromis que la voiture (moins d’essence et plus de fun).

En pilote impétueux, M. Roucouldoux nous a donc emmené affronter les terrains boueux, les nids de poule, les routes encombrées par les chevaux et les vaches du coin et nous vous livrons les meilleurs dialogues que nous avons eus sur la route (à vous d’imaginer le bruit de tondeuse à gazon en plus) :

Mme R. : « Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiii, non mais ça va pas ! »
M. R. : « Ah désolé, je pensais que t’étais prête à partir. »

Mme R. : « Oh regarde, y’a un Moaï à gauche. Il est trop joli. »
M. R. : « On a dit qu’on ne s’arrêtait plus pour photographier les Moaï couchés. »

Mme R. : « Pourquoi tu fais toujours des marches arrière ?! On est seuls sur le parking. »
M. R. : « Hé, hé, hé. »

Mme R. : « Prends pas ce chemin, il n’y a que des trous et des flaques de boue. »
M. R. : « Hé, hé, hé. »



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